Tribune : Le latin et le grec "plus que jamais isolés"

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il y a 4 mois 3 semaines #1774 par Loys
TRIBUNE - Quatre professeurs agrégés*,...

29 janvier 2019

Dans "Le Figaro" (abonnés), cette tribune de quatre professeurs du supérieur (Romain Vignest, Cécila Suzzoni, Luigi-Alberto Sanchi, Jacques Bouineau)  : "Réforme Blanquer : non, le lycée ne doit pas former des spécialistes dès l'âge de 16 ans !"


TRIBUNE - Quatre professeurs agrégés*, enseignant en classes préparatoires ou dans le supérieur, expriment leurs vives inquiétudes quant au nouveau modèle de lycée décidé par le ministre de l'Éducation nationale, qui, selon eux, fragilise, contre toute attente, les humanités et la culture générale.

 

Le contenu de la réforme des lycées n'a pas encore suscité un débat de fond parmi les intellectuels, qui semblent avoir déserté le terrain de l'école. Pourtant, elle pourra dénaturer structurellement un système d'instruction publique déjà miné par des décennies de contre-réformes et de démagogie institutionnalisée.

La réforme de M. Blanquer supprime les séries actuelles, qu'elle remplace par un tronc commun, auquel s'ajoutent deux « spécialités » choisies par l'élève. Deux des spécialités proposées sont liées à la littérature : l'une, « littérature et langues et cultures de l'Antiquité », n'est proposée que dans un nombre très restreint d'établissements, et son programme est de nature plus anthropologique que littéraire ; l'autre, « humanités, littérature et philosophie », est, malgré son nom, sans rapport avec les langues anciennes. Les options latin et grec sont maintenues dans la mesure où les moyens alloués le permettent. Nous, professeurs de lettres attachés aux langues anciennes et à leur rayonnement culturel, avions d'abord salué les gages de respect pour le latin-grec que M. Blanquer avait tenu à fournir dès ses premiers jours au ministère, après les heures sombres que nous avait infligées Mme Vallaud-Belkacem. La France a plus que jamais besoin d'une instruction publique de qualité, d'une école exigeante, critique, capable d'élever les jeunes citoyens où qu'ils habitent, sans distinction de zone géographique, capable de leur dispenser un enseignement généraliste ambitieux. Or la réforme du lycée qu'engage M. Blanquer, avec le nouveau cycle de détermination en classes de première et de terminale, conduit à anticiper en première le choix de la spécialisation que l'on suivra à l'université. On veut ainsi créer de petits « spécialistes » dès l'âge de 16 ans. Il faudrait plutôt prolonger d'une année la durée du lycée, afin de mieux armer les futurs bacheliers en culture générale, en bagage littéraire et linguistique, en philosophie et en histoire. Les étudiants à l'université manqueraient de méthode, nous dit-on, mais la méthode, « ce chemin après qu'on l'a parcouru » est d'abord le fruit d'un enseignement généraliste ; et d'ailleurs nos collègues de classes préparatoires et du supérieur se plaignent, chez les étudiants, d'un déficit croissant dans la maîtrise de la langue et de la culture générale, plus importante que jamais à l'heure où l'on prétend introduire les « humanités numériques » à l'école. Ce que l'on comprend très bien, à déchiffrer péniblement cette atomisation étourdie d'un enseignement général dans un fouillis d'options et de spécialités, c'est que, désormais, le latin et le grec sont plus que jamais isolés » Plus grave : parmi les matières de spécialité, le ministre a placé les « humanités »,à côté de la littérature et de la philosophie. Quoi de plus naturel en effet que l'assemblage de ces trois disciplines ? Voilà belle lurette que la littérature et la philosophie campent sur le territoire des humanités. Mais, compte tenu d'un système optionnel inconséquent, le mot humanités est vidé de son sens dans cette spécialité, puisque peut la choisir un élève qui n'aura jamais fait de latin ni de grec, pas même en option, et que la spécialité en question ne va évidemment pas y remédier. Malignité ou inconséquence ? Et l'on trouve une autre spécialité baptisée, elle, curieusement, « littérature, langues et cultures de l'Antiquité », avatar de la lointaine filière dite classique… Avec un peu de littérature ancienne, un peu de langue ancienne, une approche thématique saupoudrée d'anthropologie, comme si le dialogue obligé des langues anciennes avec les sciences humaines n'avait pas déjà fait son entrée dans l'enseignement de nos disciplines et qu'il était besoin d'aller plus loin dans une démarche qui, prématurée, risque alors d'amoindrir la portée véritablement esthétique et critique des textes anciens. Ce que l'on comprend très bien, à déchiffrer péniblement cette atomisation étourdie d'un enseignement général dans un fouillis d'options et de spécialités, c'est que, désormais, le latin et le grec, base incontournable des humanités, classiques ou modernes, sont plus que jamais isolés, réduits à une peau de chagrin, à la discrétion de toutes sortes de pressions, outre que la substitution des spécialités aux filières accentuera en amont la déperdition de l'effectif optionnel en langues anciennes. Or c'est là aussi que le bât républicain blesse. Les humanités, les langues et littératures classiques, ne servent pas à grand-chose si elles n'entrent pas en résonance avec les autres matières de ce cercle de la connaissance qu'est le lycée. Il s'appelle ainsi par référence au nom de l'école fondée par Aristote, ce maître encyclopédique capable d'étudier la morphologie animale non moins que la poétique et la rhétorique, l'astronomie tout comme la métaphysique, la philosophie morale, la physique. Dans sa version moderne aussi, le concept propre au lycée est l'interaction harmonieuse entre les différentes disciplines, dont les savoirs sont garantis par des spécialistes, certes, mais qui ont pu, avant d'entreprendre des études supérieures, se doter d'une riche culture générale au lycée. Il serait quand même regrettable que l'école de la République laisse aux seules écoles privées –tant qu'elles en auront le souci… – le privilège de la paideia (« éducation » en grec, NDLR)! Le latin et le grec ne sont utiles que s'ils forment le bagage du futur juriste, du futur ingénieur, du futur journaliste, du médecin en puissance – outre, bien sûr, le bagage d'une nouvelle génération de littéraires, dont la formation demande certes une ambition refondée, mais dont l'acte de parole et le rapport au langage devront dans tous les cas s'accompagner d'une activité critique, esthétique et éthique de la conscience. La réforme de M. Blanquer, avec cette déperdition de sens infligée aux humanités, et sous couleur de les mettre « au cœur de l'École », revient à en nier la vocation transversale. Parce que les langues anciennes s'irradient à l'ensemble du langage, à la langue française et aux autres langues vivantes. Parce que les contenus que véhicule la littérature classique ressortissent à l'ensemble des savoirs. Tout cela, vous le savez bien, Monsieur le Ministre ! Et nous ne doutons pas que vous soyez d'accord avec nous sur le fond. Alors nous le disons avec force : après des décennies de casse de l'institution scolaire, seule une volonté politique courageuse et libre peut, doit trancher dans ce maquis absurde d'options et de spécialités, pour redonner de la cohérence et du sens à notre enseignement public. L'avenir de notre démocratie en dépend.

 

* Jacques Bouineau, agrégé des facultés de droit, professeur d'histoire du droit ; Luigi-Alberto Sanchi, agrégé de grammaire et docteur en sciences historiques, directeur de recherches au CNRS-Institut d'histoire du droit ; Cécilia Suzzoni, agrégée de lettres classiques, professeur honoraire de chaire supérieure au lycée Henri-IV ; Romain Vignest, agrégé de lettres classiques, docteur de l'université Paris-Sorbonne.

 

 

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