Paul Martin nous autorise à reproduire ce texte dont il est l'auteur, compte-rendu de l'essai Sans le latin (sous la direction de Cécilia Suzzoni & Hubert Aupetit, 2012) pour la revue "Vita Latina" dont il est le président d'honneur après l'avoir été en fonction.

 

Il est loin le temps où Jacques Duclos fulminait contre l’abandon du latin par l’Église : il se souvenait de tous ces fils de paysans et d’ouvriers qui avaient échappé à la condition où la naissance semblait les avoir condamnés, et lui, le communiste, rendait hommage aux prêtres de paroisse qui avaient su discerner la flamme de l’intelligence grâce au latin d’église qu’ils leur apprenaient à déchiffrer dans la bilingue par excellence : leur missel romain. Avec son accent rocailleux, il lançait sur les ondes que l’éviction du latin de la messe était « un mauvais coup des curés modernes contre la classe ouvrière ». À sa manière goguenarde, Brassens chantait lui aussi : « Sans le latin, sans le latin, la messe nous emm… ».

C’est donc une bonne idée d’avoir repris les premiers mots de la chanson pour en faire le titre de la somme qui rassemble seize conférences prononcées par des personnalités très diverses du monde littéraire, dans le cadre de l’Association le Latin dans les littératures européennes (ALLE). Cette association n’est pas une société de plus de défense du latin ni une machine de guerre dirigée contre ceci ou cela. Elle a pour dessein de rappeler, simplement, le lien constitutif qu’entretient le latin – et le latin seul, non le grec – avec la langue française, avec la littérature française, avec le patrimoine commun des littératures européennes. Dans un étourdissant kaléidoscope, on voit donc se succéder des approches originales autour du latin philosophique, du latin scientifique, du latin de la Curie romaine, du latin dans la poésie anglaise, dans la Renaissance italienne, chez Cervantès, chez Goethe et Schiller, chez Freud, chez Victor Hugo, chez saint Augustin, et aussi autour des dieux romains, de l’Empire romain, de la démocratie – sous les plumes acérées et illustres de Y. Bonnefoy, F. Boyer, R. Brague, J. Canavaggio, M. Deguy, V. Descombes, M. Edwards, Y. Hersant, F. Hartog, D. Kambouchner, J. Le Rider, P. Manent, J. Pigeaud, J. Scheid, Mgr Turek, R. Vignest.

L’idée fondamentale qui sous-tend toutes ces réflexions est qu’à ignorer la matrice latine, nous devenons orphelins de notre propre langue, de son orthographe, du système de pensée qui la régit et d’une grande partie de notre propre littérature, pour ne point parler des littératures européennes, ni de nos institutions, qui nous font plus fils de la louve que de la chouette. Car ce qui unit le français au latin est un lien filial ; la langue-mère du français est le latin – et, répétons-le encore une fois, le latin, non le grec. Ce n’est pas médire du grec ou le rabaisser que de constater, tout uniment, que le rapport linguistique et sémantique que nous avons avec lui est infiniment plus lâche, plus distant que celui que nous avons avec le latin. Et à vouloir, comme le font la plupart des groupements d’antiquisants, lier l’un à l’autre les deux navires pour que, de gré ou de force, ils naviguent de conserve, tout ce qu’on risque, et qui est en train d’arriver, est que les deux coulent ensemble. Par perfidie ou par simple sens obtus de l’économie, les pouvoirs publics, depuis longtemps, l’ont compris, qui, après avoir marginalisé les deux langues, les mettent en concurrence dans l’enseignement secondaire. Or je le dis tout net, parce que je le pense : la greffe du grec sur le français, tentée par deux fois, à la Renaissance et au XIXè siècle, n’a pas pris sur l’enseignement français.
Cette remarque est mienne. On ne la trouvera pas dans l’admirable essai collectif dont nous recommandons la lecture. Il ne s’agit pas pour ALLE de dresser le latin contre le grec, mais seulement de reconnaître, et de faire reconnaître, la proximité, infiniment plus grande, du latin avec le français. Il s’agit aussi de trouver les pistes pour convaincre la société où nous vivons que Rome et sa langue ont quelque chose d’utile, maintenant, aujourd’hui, à nous dire. Pour cela encore faut-il être entendu. Or, à l’heure où j’écris ces lignes, on ne sait pas encore quel sera le prochain Président de la République française ; ce qu’on sait, en revanche, c’est que, dans l’équipe de chacun des deux chargée des affaires de l’enseignement, il n’y pas un seul diplômé d’une discipline littéraire, au sens large du terme (lettres, langues, histoire, philosophie…). Allons ! ne désespérons pas. J’emprunterai ma conclusion aux combattants espagnols, réguliers et irréguliers, contre les troupes napoléoniennes : « De défaite en défaite, jusqu’à la victoire ! »

Paul M. Martin