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30 mars 2015

Le projet de réforme du collège supprime les options latin et grec, totalement selon le projet initial, partiellement selon le compromis récemment proposé. Or, ce par quoi on prétend les remplacer, à savoir un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire), apparaît, même assorti d’un « enseignement de complément », radicalement inadéquat pour fonder un apprentissage véritable du latin et du grec, comme d’ailleurs de quelque discipline que ce soit.

Il faut bien regarder, en effet, ce qu’est un EPI. La définition même de l'EPI selon le texte ministériel est celle d'une démarche combinant interdisciplinarité et démarche par projet. Or sous ces deux aspects, cette démarche s’appuie sur une sélection des contenus dans les disciplines impliquées. Car pour mettre en œuvre l’interdisciplinarité, elle devra privilégier des contenus particuliers d’une discipline pour les rapprocher avec des contenus d’une autre discipline. Et pour mettre en œuvre un travail par projets, elle devra privilégier des contenus d’une discipline sur le thème du projet retenu. La double sélection qui sera ainsi opérée par la démarche de l’EPI ne peut qu’amener à une proposition fragmentaire des contenus disciplinaires alors que l’enseignement d’une discipline doit permettre l’acquisition progressive de l’ensemble des bases indispensables à une maîtrise minimale de la matière concernée. L’antinomie entre les exigences d’un enseignement disciplinaire et la démarche de l’EPI est donc bien radicale.

Ce qui vaut pour toutes les disciplines vaut nécessairement pour l’enseignement des langues et en particulier pour les langues anciennes. Pour le grec et le latin, l’antinomie apparaît d’autant plus flagrante si l’on veut atteindre l’objectif de rendre l’élève capable de lire et de comprendre les textes laissés en héritage par les Anciens à l’humanité. Comment ne verrait-on pas que ceci appelle un enseignement structuré, rigoureux et persévérant ? La contradiction de ces exigences avec les limitations inhérentes à la démarche de l’EPI ne peut pas être plus flagrante.

La présentation détaillée qui est faite par le texte ministériel des EPI est d’ailleurs un bon révélateur de l’inadéquation du rattachement à ceux-ci de l’enseignement des langues anciennes. Voilà en effet ce dernier, regroupé avec les cultures de l’Antiquité sous l’appellation « langues et cultures de l’Antiquité », placé en parallèle avec des sujets comme « développement durable », ou « corps, santé et sécurité », ou encore « information, communication, citoyenneté », le tout sous la bannière de « nouveaux thèmes de travail correspondant aux enjeux du monde actuel ».  D’un côté, donc, une simple désignation des matières, de l’autre des thèmes problématisés et à enjeux d’actualité. Il y a là une hétérogénéité qui manifeste un problème. En fait, cela confirme le caractère inapproprié de l’inscription dans le dispositif de l’EPI de l’enseignement des langues anciennes, en ce que l’absorption de celles-ci dans des thématiques particulières revient à les ignorer comme disciplines, écartant ainsi la possibilité de leur apprentissage véritable dans ce cadre.

Or, nous allons le voir maintenant, ce qui reste en dehors de l'EPI ne saurait permettre, et de très loin, de combler ce manque. En effet, l'enseignement délivré dans le cadre des cours de français resterait forcément très éloigné d'un enseignement véritable en raison du temps très limité qui lui serait dévolu comme en raison de son orientation essentiellement tournée vers la mise en valeur des rapprochements entre le latin ou le grec et le français, objet intéressant mais évidemment partiel. Quant à l'« enseignement de complément » à l'EPI, il apparaît condamné d’avance, parce qu’il repose sur de mauvaises bases, non seulement à cause du nombre des heures allouées (1 h en 5e, 2 h et 4e et en 3e), en diminution très notable, mais encore en raison du statut inapproprié qui lui est conféré. Ce statut est en effet celui d’un enseignement dit « de complément » à l’EPI « Langues et cultures de l’Antiquité ». Mais qu’est-ce à dire ?

On remarquera d’abord une inversion qui manifeste l’incohérence de la combinaison proposée. Car puisque, selon les termes mêmes du projet ministériel, l’objet des EPI est de permettre aux élèves de « comprendre le sens des apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets  », on voit bien que ce sont les EPI qui doivent compléter les différents apprentissages, et que ce ne sont pas les apprentissages qui doivent venir en complément des EPI.

De plus, la question mérite pour le moins d’être posée : que vient donc compléter au sein de l’EPI cet « enseignement de complément » des langues anciennes ? S’agit-il de compléter les apports de l’EPI concernant l’apprentissage des langues mêmes ? Mais alors, puisque l’EPI ne peut en aucune manière être le lieu de cet apprentissage, cet enseignement complémentaire viendrait compléter une coquille vide. Ou s’agit-il de compléter les apports de l’EPI concernant non plus spécifiquement les langues mêmes, mais le champ étendu des cultures de l’Antiquité ? Mais dans ce cas, les promoteurs du projet montreraient par là qu’ils ne reconnaissent plus le latin ni le grec comme des disciplines à part entière, mais comme de simples composantes d’un ensemble plus vaste, celui des cultures de l’Antiquité.

Le maintien de la reconnaissance des langues anciennes comme disciplines à part entière, comme c’est le cas pour toutes les matières enseignées, appelle impérativement l’abandon de ce montage incohérent qui veut faire de leur enseignement à la fois, absurdement, l’élément d’un EPI, et, tout aussi absurdement, un complément de cet EPI. Cela doit s’accompagner de l’allocation d’un nombre d’heures suffisant pour rendre crédible un véritable apprentissage de ces langues, c’est-à-dire au moins le maintien du nombre d’heures actuel, d’autant que la part de l’enseignement délivrée dans le cadre d’un EPI, si EPI il devait y avoir, serait imputée sur le temps d’apprentissage de cette langue comme pour n’importe quelle autre discipline.

Si les disciplines du latin et du grec ne sont plus vraiment reconnues comme telles − et elles ne le sont pas dans le cadre du projet proposé, comme nous pensons l’avoir clairement démontré −, on peut être assuré que plus un élève au collège, et par voie de conséquence sous peu au lycée, n’apprendra vraiment le latin ni le grec. La brutalité et la gravité de cette rupture vis-à-vis d’une tradition multiséculaire de notre pays, celle d’un véritable apprentissage du latin et du grec, amènera l’assèchement des sources de notre culture qui seront réservées dès lors à une minorité de savants de plus en plus infime.

Le 30 mars 2015,

Cyrille Crepey