Le petit miracle des langues anciennes

« Rumeurs », « désinformation la plus complète »... La ministre de l’Éducation s’est montrée combattive à l’occasion de son interview du 13 avril 2015 par Jean-Jacques Bourdin au sujet de la réforme du collège 2016 et dont la plus grande partie a été consacrée… à la pédophilie à l’école. 

« Il suffit d’aller regarder le projet du ministère sur le site du ministère. » C’est que, s’agissant des langues anciennes, la position du ministère a bien souvent varié depuis la présentation publique de la réforme, le 11 mars 2015, ainsi que nous l’avons montré ici, sources à l’appui, et ce au prix de nombreuses valse-hésitation et contradictions, qui seraient amusantes si l’enjeu n’était pas si grave.

Pour défendre les langues anciennes, l’argumentaire est paradoxal : la ministre souligne une « déperdition totale » à l’entrée au lycée, avec « les trois quarts qui abandonnent ». Il faut croire que cet enseignement, en plus d’être élitiste et ségrégatif puisque "réservé à quelques-uns", serait mauvais. A vrai dire, il serait intéressant d’observer ce qu’il adviendrait de la plupart des disciplines si elles devenaient, elles aussi, optionnelles dans la scolarité. C’est même un miracle que, face à la pression utilitariste actuelle, un collégien sur cinq veuille encore découvrir et comprendre ces langues fascinantes et mystérieuses qui sont aux origines de la nôtre et peuvent sembler si éloignées du monde moderne.

Cette pression utilitariste s’accentue encore à l’entrée au lycée, d’autant que la voie technologique ne permet pas de suivre les options de langues anciennes, que tous les lycées ne proposent pas ces options et que la voie générale littéraire est en pleine déshérence. Ajoutons, avec la réforme du lycée, la concurrence récente d"enseignements d'exploration" avec un horaire réduit, n'exigeant aucun prérequis, évalués positivement ou non évalués et ne durant qu'un an. Et pourtant le miracle se poursuit : une petite trentaine de milliers de latinistes et d’hellénistes en France, malgré les heures supplémentaires et les emplois du temps à rallonge, poussent jusqu’au baccalauréat.

Grâce à la réforme, dit la ministre, tous les collégiens pourront apprendre le latin et le grec ancien. L’EPI « Langues et cultures de l’antiquité », cet enseignement pratique interdisciplinaire, ne sera pourtant pas suivi par « tous » les élèves, puisqu’il fait partie des six EPI sur les huit proposés que les élèves peuvent suivre pendant les trois ans du cycle. A cela il faut ajouter qu’un EPI LCA ne correspond qu’à une année d’enseignement, à raison d’une heure par semaine (sauf à le poursuivre pendant les trois ans du cycle, mais en contradiction avec le projet d'arrêté puisque les élèves ne pourraient suivre que quatre EPI au collège au lieu de six).

Mais le pire est à venir : l’EPI LCA, censé remplacer le latin et le grec ancien, ne pourra concerner l'étude de la langue, ainsi que l’ont précisé les représentants du ministère aux associations de langues anciennes. Les EPI, retranchant par principe à d’autres disciplines, ne peuvent en effet être consacrés à une nouvelle discipline... sauf à diminuer d’autant l’horaire du français par exemple. Chose amusante : l'EPI LCA ne pourra pas concerner l'histoire non plus puisque les nouveaux programmes du cycle ne traitent pas l'antiquité : l'interdisciplinarité ne concerne pas, semble-t-il, les programmes.

Bref, des EPI « Langues et cultures de l’antiquité » sans langue ni histoire...

Reste l’« enseignement de complément », que la ministre n'évoque pas, avec son faible horaire, bien fragile et incertain puisque il faudra renoncer, pour le proposer à quelques-uns, au soutien en petits groupes pour tous les autres dans d’autres disciplines. Malgré son intitulé, c’est de toute façon une « option », comme les options actuelles : elle ne concernera donc pas tous les élèves.

Résumons :

- un EPI LCA d’une heure pendant un an proposé à la plupart des collégiens, mais sans latin ni grec ancien.

- Un hypothétique enseignement de complément en option pour quelques-uns, avec des horaires amputés (au plus 1h en 5e par exemple)

Bref, ce que propose le ministère n’est en aucun cas une démocratisation des langues anciennes ni même un maintien de leurs horaires. Il faudrait être bien aveugle pour croire, avec notre ministre, que le latin et le grec ancien « sont renforcés » par la réforme.

Loys Bonod

Paris, le 15 avril 2015

 

Addendum du 20 avril 2014 : l'infographie du ministère... avec les petites lignes !