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...qui condamnerait à une mort certaine l’enseignement au collège des disciplines du latin et du grec

En son état actuel, le projet de réforme du collège remplace les options latin et grec par un montage compliqué formé d’un EPI, « enseignement pratique interdisciplinaire », doublé d’un « enseignement complémentaire à l’EPI », qui lui-même, du point de vue des allocations de moyens, serait à prélever sur la dotation horaire mise à la disposition des établissements pour le travail en groupes à effectifs réduits.

A celui qui prend connaissance d’un tel attelage, le bon sens ne peut qu’inspirer une première réaction de perplexité, qui s’accroît encore lorsqu’il remarque que le latin et le grec sont, parmi toutes les disciplines enseignées au collège, les seules à faire l’objet d’un tel traitement.

Or, cette perplexité n’est malheureusement que trop fondée. Un examen attentif révèle en effet que ce montage accumule les absurdités. Trois d’entre elles, dénoncées ci-après, apparaissent particulièrement flagrantes. Si par malheur le ministère persistait dans la voie d’un tel projet, la conséquence en serait une mort certaine du latin et du grec comme vraies disciplines enseignées au collège.

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L’absurdité qu’il y a à prétendre enseigner une discipline dans le cadre, principalement, d’un « enseignement pratique interdisciplinaire »

La définition même de l'EPI selon le texte ministériel est celle d'une démarche combinant interdisciplinarité et travail par projet. Or, sous ces deux aspects, cette démarche s’appuie nécessairement sur une sélection des contenus dans les disciplines impliquées. Car, pour mettre en œuvre l’interdisciplinarité, elle devra privilégier des contenus particuliers d’une discipline pour les rapprocher avec des contenus d’une autre discipline. Et pour mettre en œuvre un travail par projet, elle devra privilégier des contenus d’une discipline sur un thème particulier. La double sélection qui sera ainsi opérée par la démarche de l’EPI ne peut qu’amener à une proposition fragmentaire des contenus disciplinaires alors que l’enseignement d’une discipline doit permettre l’acquisition progressive de l’ensemble des bases indispensables à une maîtrise minimale de la matière concernée. L’antinomie entre les exigences d’un enseignement disciplinaire et la démarche de l’EPI est donc bien radicale.

L’objectif affiché pour la mise en place des EPI, à savoir qu’ « ils permettront aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets », montre d’ailleurs bien que les EPI ne peuvent être le lieu principal de l’apprentissage des disciplines elles-mêmes, puisqu’il s’agit plutôt là de les mobiliser, ce qui suppose que pour une part au moins, elles aient déjà été acquises par ailleurs.

Ce qui vaut pour toutes les disciplines vaut nécessairement pour l’enseignement des langues et en particulier pour les langues anciennes. Pour le grec et le latin, l’antinomie apparaît d’autant plus flagrante si l’on veut atteindre l’objectif de rendre l’élève capable de lire et de comprendre les textes laissés en héritage par les Anciens à l’humanité. Comment ne verrait-on pas que ceci appelle un enseignement structuré, rigoureux et persévérant ? La contradiction de ces exigences avec les limitations inhérentes à la démarche de l’EPI ne peut pas être plus flagrante.

La présentation détaillée des EPI qui est faite par le texte ministériel est d’ailleurs un bon révélateur de l’inadéquation du rattachement à ceux-ci de l’enseignement des langues anciennes. Voilà en effet ce dernier, regroupé avec les cultures de l’Antiquité sous l’appellation « langues et cultures de l’Antiquité », placé en parallèle avec des sujets comme « développement durable », ou « corps, santé et sécurité », ou encore « information, communication, citoyenneté », le tout sous la bannière de « nouveaux thèmes de travail correspondant aux enjeux du monde actuel ». D’un côté, donc, une simple désignation des matières, de l’autre des thèmes problématisés et à enjeux d’actualité. Il y a là une hétérogénéité qui manifeste un problème. En fait, cela confirme le caractère inapproprié de l’inscription dans le dispositif de l’EPI de l’enseignement des langues anciennes, en ce que l’absorption de celles-ci dans des thématiques particulières revient à les ignorer comme disciplines, écartant ainsi la possibilité de leur apprentissage véritable dans ce cadre.

L’absurdité qu’il y a à prétendre enseigner les disciplines du latin et du grec dans le cadre des EPI mérite d’autant plus d’être soulignée que dans la première version du projet ministériel – si l’on met à part l’enseignement prévu dans le cadre des cours de français, de portée nécessairement limitée car visant d’abord à mettre en valeur des proximités entre le latin ou le grec et le français – c’est sur les EPI que tout devait reposer, ce qui en dit long sur l’inspiration initiale du projet !

Certes, devant la montée des réactions, et à la suite de la déclaration de la Ministre en réponse à une interpellation lors de la séance des questions au gouvernement, une annonce correctrice a-t-elle été faite sous la forme de l’apparition pour le latin et pour le grec d’un « enseignement de complément aux enseignements pratiques interdisciplinaires ». Mais cela n’a fait qu’introduire une nouvelle absurdité.

 

L’absurdité du statut conféré à l’enseignement du latin et du grec d’ « enseignement de complément aux EPI »

L’enseignement du latin et du grec en tant qu’« enseignement de complément aux EPI » apparaît condamné d’avance, non seulement à cause du nombre des heures allouées, en diminution (1 h en 5ème, 2 h en 4ème, 2 h en 3ème, qui seront d’ailleurs des horaires plafonds comme il sera indiqué plus loin), mais aussi en raison de l’absurdité du statut qu’on veut lui conférer. En effet, ce statut de « complément d’EPI » comporte une inversion qui manifeste l’incohérence du dispositif. Car selon les termes mêmes du projet ministériel qu’il nous faut rappeler, les EPI « permettront aux élèves de comprendre le sens des apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets ». Il y aurait déjà matière à s’interroger sur le réalisme de l’objectif ainsi affiché, mais selon ce qui est dit en tout cas, ce sont, comme on le voit, les EPI qui sont censés compléter les enseignements, et non pas ces derniers qui pourraient compléter les EPI.

De plus, la question mérite pour le moins d’être posée : que vient donc compléter au sein de l’EPI cet « enseignement de complément » des langues anciennes ? S’agit-il de compléter les apports de l’EPI concernant l’apprentissage des langues mêmes ? Mais alors, puisque l’EPI ne peut en aucune manière être le lieu de cet apprentissage, cet enseignement complémentaire viendrait compléter une coquille vide. Ou s’agit-il de compléter les apports de l’EPI concernant non plus spécifiquement les langues mêmes, mais le champ étendu des cultures de l’Antiquité ? Mais dans ce cas, les promoteurs du projet montreraient par là qu’ils ne reconnaissent plus le latin ni le grec comme des disciplines à part entière, mais comme de simples annexes des cultures de l’Antiquité.

Assis sur un statut aussi incohérent que celui de compléments à un EPI, qui ne fait que traduire, en réalité, l’absence de reconnaissance des matières correspondantes comme de véritables disciplines à enseigner en tant que telles, les enseignements du latin et du grec sont fragilisés à l’extrême. De cette fragilisation, une illustration flagrante n’a pas tardé à survenir, avec l’ajout d’une nouvelle absurdité que nous allons voir maintenant.

 

L’absurdité d’une mise en concurrence de l’enseignement des langues anciennes avec le travail en groupes à effectifs réduits

Voici en effet que, selon le projet rendu public par le Ministère juste après l’audience accordée aux associations – nous reviendrons sur cette chronologie –, les horaires alloués à l’enseignement de complément aux EPI pour les langues anciennes seraient imputés, comme il est prescrit à l’article 7 du projet d’arrêté, sur la même dotation horaire que celle mise à la disposition des chefs d’établissement afin de favoriser le « travail en groupes à effectifs réduits ». Autrement dit, il serait demandé aux établissements d’arbitrer entre l’enseignement du latin et du grec, d’une part, et les enseignements en groupes à effectifs réduits, d’autre part.

L’incohérence est flagrante, car se trouvent ainsi mises en concurrence, d’un côté une méthode pédagogique, de l’autre une discipline particulière. La différence de nature entre ces deux objets suffit à rendre aberrant le choix proposé. Mais de plus, la manière dont ce dernier est renvoyé au plan local pose problème, car cela ne manquerait pas de susciter au sein des établissements de vives tensions, sur fond de débats mal posés entre un parti de l’égalitarisme et un parti de l’élitisme. En réalité, dans cette mise en concurrence absurde, et dont la gestion est déléguée au plan local, entre langues anciennes et travail en petits groupes, on peut voir une démission choquante du Ministère par rapport à la responsabilité qui lui incombe.

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Fondé sur des bases aussi absurdes, et dès lors aussi inconsistantes, l’enseignement du latin et du grec, au collège et par suite au lycée, serait voué à une mort certaine. On peut être assuré que sous peu, plus un élève n’apprendrait vraiment le latin ni le grec avant l’accès à l’université. La brutalité et la gravité de cette rupture vis-à-vis d’une tradition multiséculaire de notre pays entraînerait l’assèchement de sources de notre culture, qui seraient réservées dès lors à une minorité de savants de plus en plus infime.

De la part d’un grand ministère comme celui de l’Éducation nationale, dont la vocation est, plus que celle de tout autre, de défendre et de promouvoir la culture ainsi que les valeurs de l'objectivité et de la rigueur dans la conduite de la pensée, quel abaissement de contribuer à un tel résultat, celui de tendre à couper notre pays de ses racines culturelles, et qui plus est, au prix d’une telle accumulation d’incohérences et de mensonges! Et quelle violence !

Mais on ne saurait imaginer que le ministère puisse vraiment persister jusqu'au bout dans cet abaissement et dans cette violence.

Cyrille Crépey,

le 08 avril 2015