25 mars 2015

Jean-Michel Zakhartchouk : "Via sacra".

Via sacra

Le président d’une association de professeurs de Lettres osait récemment comparer les « attaques contre l’enseignement du latin » venant du Ministère à la destruction des objets d’art de Mossoul ou les manuscrits de Tombouctou.

Pas de réponse plus pertinente que la savoureuse lettre que lui a adressée une enseignante de Lettres classiques :

Monsieur le Président,

Professeur de Lettres classiques, je découvre par hasard votre site et je suis ravie de voir que, face à tous ceux qui se répandent en lamentations sur les projets de réforme du collège, vous avez trouvé la bonne réponse : l’ excès, l’humour absurde, la démesure. Tombouctou, Mossoul, les barbares, le crime, le suicide, tout cela est excellent pour faire comprendre le ridicule des pleureurs et leur montrer leur béjaune , comme on disait chez Molière, car ce sont bien eux qui « suicident » leur cause à force de ne point raison garder et de refuser des évolutions qu’ils pourraient d’ailleurs infléchir s’ils acceptaient d’y contribuer.

Faisons évoluer les choses dans un sens positif !

C’est vrai qu’on est tellement éberlué par ces excès verbaux qu’on se demande parfois s’ils ne sont pas parodiques. Hélas non !

Les « défenseurs des langues anciennes » sont souvent de bien singuliers personnages, qui manient avec plus ou moins de dextérité la mauvaise foi, la démagogie et le narcissisme disciplinaire. Je ne parle pas de ceux qui peuvent argumenter raisonnablement, qui nous font réfléchir sur une question complexe et acceptent le dialogue. Je parle de ces furieux qui ne veulent même pas qu’on discute de la pertinence d’un enseignement spécifique au collège des langues anciennes et qui traitent de khmers rouges ou de talibans ceux qui osent avancer une autre opinion.

Pourtant, un illustre spécialiste, Paul Veyne, va beaucoup plus loin et revendique l’idée de ne garder l’enseignement structuré et systématique du latin et du grec qu’à l’université.

Ce que propose le ministère est d’une part d’intégrer, encore plus qu’aujourd’hui, les langues et cultures de l’Antiquité à l’enseignement du français, et d’autre part de prévoir une thématique spéciale dans le cadre des « enseignements pratiques interdisciplinaires » avec une possibilité de dérogation à la règle d’ateliers tournants, concession faite aux partisans d’une continuité pour les langues anciennes sur les trois ans du cycle. Il ne s’agirait en aucun cas de la disparition des langues anciennes, mais de leur intégration plus profonde aux programmes ordinaires.

Les arguments utilisés par les adorateurs des langues anciennes sont connus : on a besoin de connaitre nos racines (un mot cependant qu’il convient de revisiter à l’heure des « français de souche »), le latin et le grec sont utiles pour la compréhension de beaucoup de mots et d’expressions du français d’aujourd’hui, ces langues forment l’esprit, etc.

Mais tout cela ne justifie pas un enseignement à part. En quoi savoir traduire, connaitre les déclinaisons, comprendre le fonctionnement de la phrase latine (si différente de la notre) sont –ils indispensables pour s’imprégner de ces cultures de l’Antiquité, dont je suis le premier à encourager la diffusion sous toutes ses formes ? On peut très bien enseigner l’étymologie sans avoir recours à un enseignement systématique du latin ou du grec, et on peut faire rechercher des références à l’Antiquité à travers de bonnes traductions. Et de temps en temps, faire des flashes de grammaire comparée, avec le latin, mais aussi bien d’autres langues…

Quant à la formation de l’esprit, certes, mais celle-ci peut prendre bien d’autres chemins, dont par exemple le raisonnement scientifique ou technologique. Pour ma part, je ne pense pas que le latin tel qu’on me l’enseignait m’ait ouvert l’esprit. On jugera s’il l’est aujourd’hui, mais ce ne sera certainement pas dû au latin. Que d’ennuis devant les textes poussifs de Tite-Live, que de baillements devant les harangues de Cicéron, un petit peu plus de plaisir à découvrir Plaute, mais le professeur le rendait même ennuyeux !

Je sais bien qu’aujourd’hui, beaucoup d’enseignants de lettres classiques innovent avec bonheur et ma revue pédagogique préférée s’en est faite mainte fois l’écho. Pour autant, n’exagérons pas leur mérite ou du moins relativisons-le. Rien de plus insupportable que le ton d’un certain ‘Presse-purée » (ah, ah très drôle !) sur le site Néoprofs «  Les LC sont la discipline qui, parce qu’optionnelle, a eu le plus d’injonctions fortes à ce sujet, notamment au collège, et qui y a répondu. Pour le dire tout net, on se bouge le c*l à monter des partenariats avec des musées, à aller travailler avec des archéologues, des archivistes, tout en faisant son possible pour maintenir un apprentissage de la langue solide et cohérent. La récompense de ces efforts, c’est quoi? La suppression. La pilule est donc très amère. » A quoi on peut répondre : certes, certains profs de latin ont fait de gros efforts, mais bien d’autres aussi dans toutes disciplines, et par exemple dans les lycées professionnels, de façon bien plus modeste (voir les portraits d’enseignants de Monique Royer). D’ailleurs, les EPI seront un bon cadre pour monter ces projets, justement. Mais quelle manie ont trop de professeurs de Lettres classiques de se croire uniques ! D’où ce reproche de narcissisme que je faisais tout à l’heure (oui Narcisse, mythe antique, Poussin, Freud, la botanique, OK, arguments pour les EPI !)

Je reviens aux « racines ». Oui, bien sûr, je suis le premier à montrer l’importance quand on se veut « passeur culturel » d’établir des rapprochements entre ces cultures de l’Antiquité et les nôtres, de faire étudier de manière dynamique et vivante Ovide, Homère et Sophocle, tellement plus intéressant que Anouilh sur Antigone ! Oui, bien sûr, il faut faire visiter des sites antiques, évoquer les symboles romains présents dans ceux de la République et avoir quelques éléments d’Histoire permettant de comprendre notre temps.

Mais que d’excès dans l’admiration (chère à des Romilly et autres nostalgiques du « merveilleux temps des Grecs ») qui survalorisent l’importance d’Athènes dans le développement de la notion de démocratie (voir l’ouvrage stimulant de Amartya Sen à ce sujet) , et qui cachent toutes les parts d’ombre de ces Anciens (la misogynie, la cruauté barbare de ces guerres où on n’épargnait guère les innocents lors de prises de ville, les ségrégations sociales, etc.)

Quand reviendra-t-on à davantage de raison et pourra-t-on débattre sans anathème sur des sujets sérieux, sur les grands équilibres à trouver entre formes culturelles, entre nécessité d’exigences fortes et souci de démocratisation ? La période, hélas, n’est pas à ces débats sérieux !