13 avril 2015

Sur le blog "Meditationes de antiquitatibus romanorum docendis" Vincent Bruni : "De la rétrogadation des LCA en EPI: remarques sur un malentendu d'ordre symbolique et organisationnel"

 

De la rétrogadation des LCA en EPI: remarques sur un malentendu d'ordre symbolique et organisationnel

 
L'annonce désormais officielle, après le vote au CSE, en attendant un vote au CTM qui sera peut-être différent, de la transformation de la discipline Langues et Cultures de l'Antiquité en Enseignement Pratique Interdisciplinaire soulève deux problèmes, l'un symbolique et l'autre organisationnel, que j'ai choisi d'évoquer succinctement dans ce billet. 

Précisons simplement deux choses avant de commencer: 
 
1) J'ai bien conscience que ce billet sera lu à l'aune de mon appartenance à diverses associations pédagogiques et disciplinaires,
2) Il se trouve que le dernier module de formation continue que j'ai eu le plaisir d'organiser, en 2014, était précisément une journée de réflexion autour du thème "LCA et interdisciplinarité". Pour l'avoir travaillé, je pense donc avoir une vision quelque peu précise de ce sujet.
 
Que sont les EPI? Quelques réflexions sur la notion d'interdisciplinarité au collège
 
La lecture du dossier de presse du Ministère laisse quelque peu circonspect:
 
 
"À compter de la rentrée 2016, pour mieux s'approprier des savoirs abstraits, les élèves bénéficieront d’enseignements pratiques interdisciplinaires. Ils permettront aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets."
 
Nous reconnaissons là les formules habituelles de la langue technique propre à l’Éducation Nationale: "Comprendre le sens de leurs apprentissages", ou la vieille opposition abstrait / concret. Mais il s'agit là d'un dossier de presse, et non d'un dossier technique. 

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Nous reconnaissons aussi la nouvelle antienne de l’Éducation Nationale, l'appel à l'interdisciplinarité, qui certes ouvre de nombreuses perspectives, soulève beaucoup d'enthousiasme, fédère des énergies, mais pose aussi des problèmes épistémologiques et cognitifs que l'on a tendance à laisser de côté.
 
Le débat qui se joue ici, qui n'est pas l'objet de mon billet et qu'il faudrait dégager de tous les faux arguments que l'on peut lire actuellement sur les réseaux sociaux, pourrait être synthétisé ainsi, un peu à la manière du fameux problème philosophique de l’œuf et de la poule: 

La connaissance disciplinaire est-elle un  préalable ou une conséquence de la pratique interdisciplinaire? 

On ne peut que remarquer, à la suite de Jean-Pierre Astolfi, que "le discours interdisciplinaire reste ainsi assez incantatoire, souvent même lyrique" , et qu'il émane souvent "de chercheurs à la culture large, qui maîtrisent une diversité de champs disciplinaires et se sentent à l'étroit dans chacun d'eux." (La Saveur des Savoirs, 2010). C'est un discours issu du monde universitaire et des organismes internationaux, que l'on plaque sur des élèves plus jeunes, en cours de formation. Précisons toutefois que les critiques que l'on peut sentir dans ce propos ne doivent pas laisser croire qu'il faut rejeter l'interdisciplinarité pour des collégiens. J'ai par exemple pour habitude, lorsque  avec mes élèves nous lisons la Chanson de Roland, de travailler en commun avec le collègue d'histoire sur les questions de lien féodal (ce que Charlemagne doit à ses vassaux), notamment lors du procès de Ganelon.  

La prose syndicale, ainsi que les articles de presse qui défendent les EPI ne démentent pas ce propos. Elles laissent souvent échapper des expressions extrêmement dévalorisantes pour les disciplines scolaires: "carcan", "cadre rigide", "sclérose". La publication mensuelle de l'Ifé, datée du 6 mars 2015, s'intitule par exemple: "Eduquer au delà des frontières disciplinaires". Et sa première partie porte le titre évocateur de "Les contenus transversaux face aux carcans disciplinaires".

Ces expressions s'appuient, comme je le disais, sur des développements issus des travaux de grands universitaires, qui défendent tous la nécessité d'une approche interdisciplinaire. Là encore, les citations abondent. Nous pouvons retenir celle-ci, de Gaston Richard, citée par Edgar Morin, dans le tome 2 de La Méthode:

"L'homme s'accomplira en supprimant les frontières qui paralysent son activité conceptuelle et qui le conduisent à tout classer et à tout réduire. "

A titre personnel, je suis toujours fasciné par cette tendance à dévaloriser les disciplines pour soutenir l'interdisciplinarité, comme si, fatalement, les unes devaient ontologiquement exclure l'autre, alors qu'elles s'en nourrissent, ou plutôt, que les premières sont des conditions nécessaires à un accomplissement conscient et efficace de la seconde, qui dans ce cas les renforce. Et je ferai mienne la métaphore de Jean-Pierre Astolfi, qui voit l'interdisciplinarité comme un horizon vers lequel on se dirige dans ses progrès:

"Elle constitue un horizon nécessaire pour une activité intellectuelle qui ne s'y réduit pas." (op. cit.)

Ce long rappel des débats autour de la notion d'interdisciplinarité est simplement destiné à situer le contexte dans lequel cette réforme du collège a été proposé, un contexte où les disciplines enseignées à l'école sont quelque peu mises en procès, délégitimées, vues comme des "frontières", des limites à la pensée, et donc, si l'on poursuit le raisonnement (qui n'est pas toujours explicité), responsables de la situation actuelle de l'école en général et du collège en particulier.

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Le second point important à soulever est que les EPI, comme l'indique l'adjectif "pratique" et la mention de l'aspect "concret" dans la définition proposée par le site du ministère, doivent aboutir à une réalisation matérielle. Là encore, on peut y voir une remise en cause des disciplines scolaires, sous un autre mode: elles seraient trop abstraites. Ce n'est pas l'enjeu de ce billet, mais, à titre personnel, tout ce qui peut permettre au collège de relégitimer l'éducation manuelle pour tous (j'insiste sur ce point) est à mon sens bon à prendre.

Dans le cadre d'un travail sur une réalisation concrète, la plupart des thèmes choisis pour les EPI semblent particulièrement bien adaptés:
 
Développement durable,
Corps, santé et sécurité,
Culture et création artistiques,
Information, communication, citoyenneté,
Sciences et société,
Monde économique et professionnel.
 
Seuls deux thèmes paraissent, pour des raisons assez proches, sensiblement à part: ceux des langues et cultures régionales et étrangères et des langues et cultures de l'Antiquité. 
Il s'agit en fait des deux anciennes options LCA et Euro, qui du coup disparaissent.


Les EPI ou la rétrogradation des LCA

Le statut des LCA est plus particulièrement à part dans ces huit thèmes. Il n'est ni un renforcement d'une langue vivante, ni un thème seulement interdisciplinaire tel que "Corps, santé et citoyenneté". 
Les seules thématiques qui, dans le cadre des EPI, pourraient éventuellement être rapprochées du cas des LCA seraient les langues régionales, telles que le corse, le catalan, le breton.
En effet, les langues anciennes sont des disciplines universitaires constituées, étudiées nationalement et internationalement, avec leur - longue - histoire, leur didactique, leur réflexion pédagogique et même leurs conflits propres (voir par exemple mon ancien billet "Langue ou civi?", autre avatar du fameux problème philosophique évoqué plus haut...). Voir ces disciplines, dont le statut est tout autre au niveau international (en Allemagne, par exemple), passer de discipline à un statut de thème interdisciplinaire, si les raisons de ce changement administratif s'expliquent aussi par une question de ressources humaines, autorise l'utilisation du terme rétrogradation, dont la définition la plus communément admise est la suivante: "Action de ramener à un grade inférieur". 
Alors que les disciplines sœurs des langues anciennes que sont le français, l'histoire ou les langues conservent elles leur statut de discipline pleine, les langues anciennes, après l'optionnalisation, subissent une nouvelle délégitimation.

De plus, les langues anciennes sont aussi une discipline incarnée. C'est-à-dire que derrière le sigle LCA, il y a des professeurs, qui assurent leur service, qui font de leur mieux, face aux difficultés de tous ordres, pour développer chez leurs élèves le goût du latin et du grec. Ces professeurs sont titulaires d'un concours d'enseignement d'une discipline constituée, validée par un diplôme universitaire, obtenu après de longues études. Cette délégitimation symbolique de leur discipline les touche eux aussi, en tant qu'incarnation de celle-ci.

Je pense que l'aspect symbolique de ce qui se joue actuellement, et pour la discipline (voir les explications dans mon précédent billet sur le renoncement à l'oeuvre dans cette réforme) et pour ceux qui l'incarnent au collège, est totalement passée inaperçu, sauf auprès des principaux intéressés, à savoir les enseignants de Lettres Classiques. 

Comble du paradoxe, alors qu'est célébrée actuellement, sur tous les tons, l'interdisciplinarité, il faut garder à l'esprit qu'elle ne se conçoit pas autrement que comme un croisement entre disciplines d'égale dignité. Pour reprendre là encore les propos de Jean-Pierre Astolfi: "Il n'est pas d'interdisciplinarité sans disciplines stabilisées et valorisées. " (op. cit.) Mais, étant donné que dans le cas de la transformation des LCA en EPI nous sommes davantage face à une dé-gradation d'ordre symbolique (quand bien même on parle de démocratisation, et je reviendrai sur ce point), à une négation de leur spécificité disciplinaire, que face à une stabilisation et une valorisation, cela rend l'interdisciplinarité moins évidente: elle passerait davantage comme une lubie du professeur ou une tentative désespérée de faire survivre à tout prix sa discipline que comme une plus-value pédagogique pour l'élève.

Le problème de la mise en œuvre pratique: comparaison avec les autres EPI:
 
L'autre problème qui se pose pour les LCA face à cette transformation - ou dégradation - en EPI, est celui de sa mise en oeuvre pratique.

En effet, les autres disciplines, qui existent toujours de manière autonome, ne sacrifient rien pour "tenir" leurs EPI. Il s'agit simplement d'une modalité de travail différente, d'une mise en perspective particulière, par le prisme d'un thème, par la réalisation d'un projet, d'une partie du programme disciplinaire, puisque les thèmes des EPI ne sont pas d'anciennes disciplines.
Ainsi, un enseignant de Sciences de la Vie et de la Terre pourra avantageusement choisir de traiter une partie de son programme dans le thème des EPI "Corps, santé et sécurité" en cinquième par exemple, selon la progression qu'il aura déterminé, puis une autre partie dans le thème "développement durable" en troisième, selon les mêmes modalités. Il donnera des heures de son temps disciplinaire pour cela, mais ce sera simplement une modalité de travail différente, puisqu'il assurera dans ce cadre cet aspect de son programme et de sa discipline, éventuellement en co-intervention.

Or, pour l'EPI LCA, il faudra que les enseignants d'autres disciplines sacrifient de leurs horaires disciplinaires pour permettre à un tierce enseignant d'assurer un EPI, qui est en fait une ex-discipline pour laquelle il a été recruté et formé, dont il connaît censément l'histoire, la didactique, la pédagogie, avec laquelle il a une relation personnelle et intime. On se méprend beaucoup sur la violence psychologique à laquelle sont soumis actuellement les enseignants de langues anciennes au collège, mais aussi au lycée, de se voir ainsi -cyniquement, lorsqu'on voit les arguments développés pour défendre cet état de fait - rabaissés, ravalés, rétrogradés. On se trompe lorsqu'on pense que la mise en place de l'EPI LCA se fera sans heurts, puisque dans le cas de l'EPI LCA, les enseignants qui donnent les heures n'en verront pas directement l'effet, puisqu'il est possible que ce ne soient pas eux qui assurent ces heures données lors du conseil pédagogique. 

Le paradoxe de cette situation est que cette réforme semble être pensée pour les établissements où IL N'Y A PAS d'enseignant de langues anciennes. 
Dans ce cas, les LCA n'y sont pas incarnées. Elles y sont finalement perçues comme le serait un autre thème interdisciplinaire, sans l'affect et la présence d'un représentant de l' ex-discipline.
Ainsi, un enseignant de français pourra avantageusement traiter le thème de littérature "héros et héroïsme" dans le cadre de l'EPI LCA, en lisant (en traduction) l'Odyssée avec ses élèves, tandis que le professeur d'Histoire-Géographie travaillera sur "L'espace méditerranéen d'Ulysse au monde arabe" en début de 5ème. Ces deux collègues peuvent tout à fait travailler en interdisciplinarité, finalement en croisant leur regard disciplinaire, celui du littéraire et celui de l'historien, dans une perspective diachronique. Et ils le feront sans avoir l'impression de laisser leurs heures à un autre.
S'il y a un collègue de lettres classiques, il faudra alors que sur une année, le collègue de lettres accepte d'avoir du temps en moins sur ces classes, tout comme le collège d'histoire. Cela promet de beaux conseils pédagogiques aux enseignants de lettres classiques. Le risque étant de voir les conseils pédagogiques ne pas organiser cet EPI, tout simplement.
 
Conclusion
 
La véhémence des réactions du corps des enseignants de langues anciennes a visiblement été mal anticipée. Elle s'explique pourtant très simplement, par la rhétorique qui a accompagné les annonces de cette réforme, par la symbolique qui est en jeu, celle de voir une discipline constituée ainsi rétrogradée et par le problème de ressources humaines qui semble se poser pour les professeurs de lettres classiques actuellement en poste en collège.
 
Une solution pour résoudre les difficultés qui se posent actuellement et proposer pour la filière des perspectives à long terme, mais aussi pour clouer le bec à ceux qui ne voient dans cette réforme qu'un ajustement d'ordre budgétaire (faire prendre davantage de classes de français aux professeurs de lettres classiques), serait la suivante:
 
* Au collège, puisque l'objectif annoncé est de démocratiser les LCA, d'imposer à tous les établissements dans le décret l'organisation de l'EPI LCA;
* Au lycée, il faudrait redonner son statut de discipline aux langues anciennes et en profiter pour redynamiser la filière L en y incluant une langue ancienne obligatoire, ainsi qu'une initiation à la littérature comparée, ce qui, à long terme, permettra une mise en œuvre efficace et harmonieuse de ces nouveaux programmes (sous réserve que l'esprit n'en change pas trop),
* Dans le supérieur, puisque des éléments du latin (particulièrement), de la grammaire comparée et des thématiques littéraires, qui peuvent toutes être traitées en diachronie, sont dorénavant au programme de collège, c'est-à-dire dans le socle commun, il faut alors un examen de latin pour tous les candidats au concours de recrutement de professeur de lettres, une vérification des connaissances littéraires (et de la littérature antique aussi) de tous les candidats, le grec ancien devenant la couleur de l'option classique.
 
Ce moment n'est pas facile à vivre, mais, si les intentions des décideurs ne sont pas simplement budgétaires et / ou idéologiques, il peut être un tremplin vers la fin d'une situation pour les langues anciennes qui n'est pas non plus satisfaisante, à condition que le regard sur ces dernières change enfin.