12 avril 2015

Mara Goyet sur son blog : "Pourquoi le latin et le grec ? Parce que c’est classe !"

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Pourquoi le latin et le grec ? Parce que c’est classe !

Evidemment, on peut tout à fait survivre sans latin ni grec. Evidemment, ce n'est pas la priorité du XXIe siècle. Evidemment, ce sont des langues parfois arides à apprendre, maîtriser, travailler. Je ne suis pas un bon exemple, j'ai fait 7 ans de latin et 9 ans de grec et j'ai le niveau d'une palourde un peu lettrée. Enfin, si,  au contraire, je suis un bon exemple dans la mesure où je n'étais justement pas bilingue morte dans mes jeunes années, dans la mesure où je n'ai jamais fait preuve de la moindre virtuosité (ni talent) dans ces matières, je peux témoigner. Je n'en ai pas fait mon métier (j'ai choisi une voie totalement différente, prof d'histoire ! Incroyable, non, cette latitude, cette bifurcation ?). Des années après, cependant, il m'en reste quelque chose qui ne s'est jamais perdu : le plaisir de connaître (mal en ce qui me concerne, bien que je n'aie jamais oublié les exemples-types du Morrisset, ni ceux de l'Allard et Feuillatre) ces langues, le plaisir d'être initiée à des langues mortes, du passé, des Romains, des Grecs. La joie de la citation et de la locution latines, des pages roses ne me quitte pas. Le plaisir de la scansion d'un vers de Virgile revient en deux minutes.  La possibilité de lire une épitaphe sur une tombe me ravit. C'était autrefois les langues de tout le monde, c'est encore largement accessible (si, du moins, on ne les rogne pas trop), mais ça fait rare, chic, précieux .  Bien plus que l'apprentissage d'une langue, ce que j'ai aimé, avec le latin et le grec,  c'est le sentiment de faire partie d'un club (des Cinq plus que celui des poètes), c'est l'idée qu'on me proposait des matières de prix, exigeantes, raffinées. D'ailleurs, je l'ai remarqué, c'est toujours une joie pour les élèves (même s'ils râlent sur le moment) d'avoir accès à des matières que l'on dit précieuses (ils aiment le luxe, ces petits, il faut voir le succès des vrais ou faux sacs Vuitton, qui sont, eux, pour le coup, des vrais ustensiles de vieux et de riches)(et après on accuse le latin !), à des choses érudites, snobs, complexes, à des mots compliqués et peu usités. Parfois, simplement, on met du temps à le comprendre.

Il y a tout un tas de motifs de râler contre la persistance de l'enseignement de ces langues. Trop cher, trop inutile (je ne suis pas entièrement convaincue par les arguments des militants es lettres classiques), trop élitiste, trop odoré de classe. Tout ceci se débat (moi, mais ça doit être un réflexe de classe -comment tendre le bâton pour se faire battre- je suis indéniablement à fond pour le latin et le grec). Il y a cependant une chose qu'on ne doit pas négliger : il est fondamental d'offrir quelque chose de précieux aux élèves, qu'il reste du Happy Few pour tous. C'est une preuve de respect, d'audace, d'intelligence, de stratégie (ça flatte, du coup ça motive !).  L'utilité même du latin et du grec c'est, entre autres, leur prix (il y a aussi, bien sûr,  leur importance dans l'Histoire, leur permanence dans notre langue, la continuité de leur enseignement qui n'est pas anodine, leur expansion extraordinaire, leur persistance au fil des siècles)...

On en fait. On en a fait. On s'en souvient. C'est un truc que plus personne ne parle, c'est difficile, ça ne sert pas à grand chose quand votre évier est bouché un dimanche soir mais c'est un joyau de la culture (on ouvre le coffre au trésor aux élèves),  on en trouve sur les vieux murs, dans les bouquins obscurs et dans les églises. Le latin et le grec, c'est une porte dérobée vers tout un monde lointain, ancien.  C'est classe, quoi !  Et c'est à portée de main (c'est là, il y a des professeurs, des habitudes, une tradition, une omniprésence dans notre monde).

C'est donc indispensable. Parce que si l'on se contente de proposer aux élèves du tout développement durable, des potagers associatifs, des clubs citoyens, du mime équitable etc., il est quand même à craindre qu'ils nous soupçonnent de jeter des cochons aux perles (je vous laisse vous débrouiller avec les margaritas et les porcos), qu'ils ne le prennent pas si bien que cela et qu'ils entrevoient, chez nous, comme une once de démission, un manque d'ambition, de transmission, donc d'attention.