3 avril 2015

Monique Trédé-Boulmer : "Avec la fin du latin, toute l'école sera à deux vitesses"

"Avec la fin du latin, toute l'école sera à deux vitesses"

 

Considérant l'enseignement des langues anciennes comme fondamental, Monique Trédé-Boulmer, ancienne directrice adjointe de l'ENS-Ulm, invite les ministres à "se demander quelles disciplines sont formatrices pour les citoyens".

Pourquoi tant d'années de lutte autour des langues anciennes? On ne peut attendre d'un problème mal posé qu'il trouve des solutions satisfaisantes. Après plus de 45 ans de débat il est peut-être temps de se demander si le problème du latin et des langues anciennes a été bien posé. 

Marketing et anglais d'aéroport

Pour la droite qui se targue de tailler dans la dépense publique et de former les citoyens-managers de demain à "l'esprit d'entreprise", le latin n'est même plus cette marque de distinction qu'elle semblait, hier encore, fière d'arborer à sa boutonnière. Le capitalisme financier ayant fini de se substituer au capitalisme industriel et à ses traditionnelles "valeurs bourgeoises" (comme on disait il n'y a pas si longtemps encore), le marketing, les mathématiques financières et l'anglais d'aéroport, disciplines qui permettent, dans les pays en voie de développement, de s'enrichir vite et bien, sont désormais les seules qui méritent de figurer aux programmes d'un enseignement public à peine toléré. Il ne semble pas avoir effleuré les penseurs de la droite française qu'il ne saurait y avoir de recherche appliquée qui ne s'appuie sur une recherche, donc une culture, fondamentale. Ce qu'on a pourtant très bien compris, aujourd'hui, à Pékin comme à Singapour. 

La gauche, qui s'est délestée ces derniers temps d'à peu près tout ce qui ne relevait pas de la customisation rhétorique, s'accroche d'autant plus à ses vieilles antiennes -en particulier à feue l'"égalité des chances", dont on se demande ce qu'elle peut bien signifier au coeur d'une société toujours plus inégalitaire. Dans cette mystification, il suffit que le latin puisse apparaître comme le garant d'un enseignement efficace et structuré de l'apprentissage des langues, et qu'à ce titre certains parents y soient attachés, pour faire de cette discipline un bouc-émissaire commode. Dernier acte en date de ce combat truqué: la relégation, le mois dernier, du latin dans l'enfer des EPI (enseignement pratique interdisciplinaire). On ne fera plus désormais de latin en cours de latin, mais on demandera à des professeurs d'histoire ou de français d'évoquer un peu de culture latine -en clair, d'entretenir nos têtes blondes de ce que leur apprenait, il y a quelques années encore, la lecture des aventures d'Astérix le Gaulois

Les beaux jours de l'enseignement privé

Nul n'empêchera ceux qui pensent encore que l'École a pour premier but la transmission du savoir et de la culture de chercher à inscrire leurs enfants dans les établissements qui privilégient les disciplines susceptibles, par leur rigueur et leur beauté, de nourrir de jeunes esprits -les mathématiques ou le latin, mais aussi, comme en un temps pas si reculé, l'allemand ou le russe (et pourquoi pas un jour l'arabe et le chinois ?). Et si l'École de la République ne s'assigne plus pour but fondamental la transmission du savoir mais une vague socialisation ludique, un "épanouissement" aussi fade que le weekend d'un pédagogue, alors, sous prétexte de maintenir "l'égalité des chances", elle fera les beaux jours de l'enseignement privé, et l'école à deux vitesses sera toute l'école. 

La question du latin se réglera le jour où nos conseillers ministériels daigneront se demander quelles disciplines sont formatrices pour les citoyens et la nation de demain, plutôt que de maquiller pour les uns quelques économies sordides et pour les autres leurs renoncements tristes, en choix politiques. C'est l'aggiornamento auquel nous les invitons, en espérant qu'il est encore temps. 

Monique Trédé-Boulmer, ancienne directrice adjointe (lettres) de l'ENS-Ulm et présidente de l'association pour la Sauvegarde des Enseignements Littéraires (SEL).