30 mars 2015

Xavier Pavie (ESSEC) : "Le latin, une langue morte ? Non, elle est déterminante dans le secteur du management"

Le latin, une langue morte ? Non, elle est déterminante dans le secteur du management

LE PLUS. La ministre de l'Éducation nationale Najat Vallaud-Belkcacem a rassuré les enseignants, qui craignaient la disparition des langues anciennes dans le cadre du projet de réforme du collège. Pourquoi l'apprentissage du latin et du grec est-il important ? Pour Xavier Pavie, directeur de l’ISIS au sein de l’ESSEC, ces langues permettent d'acquérir une solidité intellectuelle.

Le latin comme le grec sont des vecteurs de connaissances et la nécessité de leur enseignement tient en ce qu’ils permettent ni plus ni moins de comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Considérer une langue morte ou inactive, c’est considérer qu’elle n’a plus de sens, de conséquences.

À l’évidence, ni le grec ni le latin ne sont dans une telle situation. Autrement dit, leur connaissance et leur apprentissage sont déterminants pour comprendre notre monde contemporain, y compris dans des domaines tels que le management et de la gestion. 

 

L'innovation est une nécessité

L’innovation est soit adulée, soit condamnée, soit perçue comme "l’objet dont nous rêvions", soit "comme le nouveau truc dont nous n’avons pas besoin". L’innovation n’a pourtant ni à recueillir les faveurs des uns ou l’accusation des autres, elle est simplement une nécessité. C’est même la seule voie pour la survie de tout organe, organisation, quel que soit son âge, sa forme ou sa typologie.

En cela, elle se différencie de l’invention qui elle, ontologiquement, n’a aucune velléité à générer quoique ce soit : ni valeur, ni croissance, ni développement.

Si Schumpeter et le manuel d’Oslo sont les références pour définir l’innovation, nous avons besoin d’en passer par une compréhension plus profonde pour complètement appréhender ce qu’elle recouvre. C’est son latin qui nous éclaire : innovare, in­, pour "l’intérieur" et novare, pour "changement", "modification".

 

Ainsi l’innovation, c’est le changement à l’intérieur de quelque chose, de l’organe, de l’organisation dans une optique de survie. Les modifications qui provoquent l’innovation sont dues aux évolutions de l’environnement – que ce soit la concurrence ou le climat par exemple.

C’est ainsi que nos dents de sagesse ne sont aujourd’hui plus utiles à notre survie quand, à l’évidence, elles furent fondamentales pour la mastication il y a plusieurs milliers d’années. Dans le même ordre d’idée, c’est bien l’iPod d’Apple qui a sauvé l’entreprise qui était avant ce lancement déterminant au bord de l’asphyxie.

 

S'intéresser aux racines d'une notion, c'est la comprendre

La compréhension de l’innovation par son origine grecque, kainotomia, n’est pas moins utile lorsque l’on parle d’innovation de rupture par exemple. Ce type d’innovation, qui bouleverse un marché ou des comportements, se réfère au grec kainos, qui signifie l’introduction de quelque chose d’inattendu, de phénoménal.

Gardons à l’esprit que lorsque nous innovons de manière radicale, nos concitoyens risquent de s’opposer à cette nouvelle proposition. Kainos était le terme utilisé par les accusateurs de Socrate lors de son procès qui le conduisit à la mort.

Sans passer par les racines de cette notion, nous demeurons d’une part dans une compréhension superficielle de celle-ci et plus grave encore, des amalgames se font avec d’autres notions comme l’invention ou la nouveauté par exemple, concepts qui n’ont rien à voir avec les stratégies, les investissements, les méthodes requises par l’innovation.

 

Le latin permet une meilleure compréhension du monde

Enseigner dès le plus jeune âge les langues comme le latin ou le grec, c’est enseigner la compréhension du monde contemporain – peut-être nous ne le soulignons pas suffisamment. C’est une démarche que l’on acquiert, une méthode qui permet de se référer avec justesse à la signification de nos mots, de nos expressions, de nos dires. 

Nous avons besoin d’étudiants formés à ces langues, car ils sont porteurs d’une solidité intellectuelle, d’une rigueur conceptuelle tout à fait pertinente dans le monde du management et de la gestion.

Car il ne faut plus croire qu’un élève qui s’intéresse de près aux lettres classiques se destine de fait à des études littéraires. Avec pertinence, ils investissent les écoles de commerce et d’ingénieurs et ces croisements disciplinaires sont d’ailleurs hautement profitables pour eux, pour la société, pour développer la créativité. Et plus simplement, pour innover.