28 mars 2015

Augustin d'Humières : "Oui, il faut enseigner Homère et Shakespeare en banlieue"

"Oui, il faut enseigner Homère et Shakespeare en banlieue"

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Augustin d'Humières, professeur de latin et de grec, a accordé un long entretien à FigaroVox. Il y revient sur la réforme du collège et la réalité de son quotidien dans un établissement de banlieue.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

Lors de sa campagne présidentielle, François Hollande avait fait de l'école une grande cause nationale. Trois ans et trois ministres de l'Education nationale plus tard, Najat Vallaud-Belkacem a présenté sa réforme du collège. Celle-ci vous paraît-elle répondre aux enjeux?

Augustin d'Humières: Parlons d'abord des enjeux: dans bien des endroits en France, l'école ne remplit plus aujourd'hui les missions fondamentales qui devraient être les siennes: former des citoyens, constituer un creuset républicain, transmettre des connaissances, préparer l'élève à la vie professionnelle. Alors, quand on a sous les yeux une société où les citoyens peinent à voir ce qui les réunit, quelles valeurs, quelle culture, quelle langue commune, quand on constate l'aggravation des disparités entre établissements, le profond sentiment d'inégalité ressenti par les familles - et à bon droit - devant l'avenir de leur enfant, leur panique devant les aléas de la carte scolaire, quand on voit des élèves qui sortent de l'école, complètement désarmés, avec pour tout bagage une maîtrise très approximative de la langue française, des langues vivantes ânonnées plutôt que parlées, une culture historique, scientifique, littéraire, et philosophique quasi-inexistante, et quand, en réponse à tout cela, on entend Madame Vallaud-Belkacem nous parler de l'importance des enseignements transversaux et des blogs au collège, on ne peut pas ne pas éprouver un sentiment de consternation.

A la décharge de cette jeune ministre, les réformes de ses prédécesseurs étaient à peu près de la même facture. Et pour cause, les «décisionnaires» demeurent les mêmes ; le destin du système éducatif semble avoir été confié une fois pour toutes à quelques acteurs au sein du Ministère de l'Education nationale, et c'est leur philosophie qui prévaut, dans la gestion des carrières, le mode de recrutement des professeurs, l'élaboration des programmes, la définition des «pratiques pédagogiques» . Cette «stabilité» est masquée par l'habillage médiatique, qui laisse entendre que les décisions sur l'avenir de l'école seraient le fruit de débats trépidants entre la gauche et la droite, entre le camp des pédagogistes, et celui des tradionnalistes, mais, en réalité, il y a une très grande stabilité: l'éducation nationale ne connaît pas l'alternance, les réformes successives peuvent en attester: la transdisciplinarité était déjà à la mode il y a plus de dix ans avec la mise en place des Travaux personnels encadrés au lycée (TPE), l'importance du fameux socle était soulignée par les réformes précédentes, et l'on pourrait en dire autant de la multiplication des matières, des filières, de l'accent mis sur le nécessaire «plaisir de l'élève», ou sur l'indispensable «adaptation de l'école aux enjeux du XXIème siècle».

Et quand sonne l'heure des comptes, droite et gauche s'écharpent en s'accusant mutuellement du désastre, et le «travail de sape» peut continuer tranquillement de se faire.

Vous enseignez dans un établissement de banlieue difficile. Quels sont vos problèmes au quotidien?

J'enseigne depuis vingt ans dans un secteur qui répond effectivement aux critères économiques et sociaux d'une banlieue dite sensible. Je n'ai pas le sentiment pour autant d'aller travailler dans un établissement difficile, on objectera que je suis dans un lycée et que j'y enseigne les langues anciennes. C'est vrai, les enseignants de lycée général et technologique, sont, à mon sens, moins exposés que les professeurs des écoles, et surtout que les professeurs des collèges. Quant au fait d'enseigner les langues anciennes, à chaque printemps, je vais accompagner d'anciens élèves pour recruter les futurs latinistes et hellénistes dans les classes de collège et ouvrir les langues anciennes au plus grand nombre. Ce travail porte ses fruits. De fait les classes de grec et de latin finissent, en termes quantitatifs, par ressembler à une classe de lycée comme une autre.

Eh bien, non, ils ne connaissent pas Voltaire et très mal la laïcité, et ses combats. Une majorité d'élèves quittent le système éducatif sans être capable de citer une ligne, un mot de Voltaire ...

A cette réserve près, je pense qu'une bonne partie des difficultés des professeurs qui enseignent dans les zones «périphériques» sont un peu partout les mêmes: lutter contre les énormes difficultés de concentration des élèves, leur culture de l'immédiateté ; composer avec les programmes scolaires, ce qui veut dire commencer par les mettre de côté, prendre d'abord en compte le niveau des élèves, c'est à dire des lacunes qui remontent à l'école primaire très souvent, essayer d'y remédier; tenter de pallier tant bien que mal l'énorme décalage qu'il y a entre les quelques bons établissements et tous les autres. La pauvreté, la misère sociale, l'éclatement des familles aggravent certainement ces difficultés, mais je ne crois pas, pour ce qui est du lycée, qu' il soit nécessairement plus difficile d'enseigner en banlieue qu'ailleurs, si l'on excepte quelques très bons établissements.

Avez-vous été surpris par les incidents qui ont eu lieu dans certain établissement durant la minute de silence pour les victimes des attentats de janvier? Avez-vous, vous-même, été témoin de ces réactions?

Je n'ai pas rencontré le moindre problème avec la classe de première technologique, dans laquelle je suis professeur de français, pourtant beaucoup d'entre eux sont extrêmement réactifs dès que l'on évoque les questions religieuses.

Je n'ai pas pour autant été surpris par les incidents qui ont émaillé cette minute de silence dans certains collèges. Pour qui est un peu familier des classes de collèges et de lycée, ils étaient largement prévisibles. A cet égard, les réactions indignées de certains hommes politiques et représentants de la «sphère médiatique» m'ont davantage intrigué, le «comment, mais où sommes-nous, ils ne connaissent pas Voltaire, et la laïcité?» Eh bien, non, ils ne connaissent pas Voltaire et très mal la laïcité, et ses combats. Une majorité d'élèves quittent le système éducatif sans être capable de citer une ligne, un mot de Voltaire, et je ne suis pas certain d'ailleurs que les hommes politiques soient les mieux placés pour en faire la leçon aux élèves: la dernière interrogation passée par un ministre sur le sujet n'a pas été très concluante.

Les frères Kouachi avaient passé combien de temps dans les écoles de la République? 10 ans, 2000 journées, 60 000 heures ? C'est long, beaucoup plus que leur temps de formation à l'Islam radical.

Quand on a ces données en main, qu'est-ce que cela signifie exactement de décréter une minute de silence dans les classes? Dire de but en blanc à un enfant de 8 ans: «On a tué dix personnes, donc maintenant tu vas te taire»? Le quotidien des enfants est-il si paisible que l'école puisse se permettre de leur imposer subitement ce type d'injonctions?

Et c'est une bien étrange manière de rendre hommage à ces journalistes morts en défendant la liberté d'expression, que de leur offrir le spectacle d'enfants contraints au silence, quand il était sans doute plus judicieux de les laisser réagir, quitte à ce qu'ils disent des âneries ou des horreurs, et tenter de rétablir quelques vérités claires et précises. Ce que je retiens surtout de l'instauration de cette minute de silence, c'est la profonde méconnaissance qu'ont les hommes politiques de la réalité d'une salle de classe, de l'énergie que doivent déployer chaque jour les professeurs de collège pour obtenir du silence.

Face à cette réalité, quelles sont les priorités?

De la réaction du gouvernement, on comprend surtout qu'il s'est agi de contrer le péril fondamentaliste, dans les prisons, dans les réseaux de recrutement djihadistes. Ces mesures étaient sans doute nécessaires, mais, plutôt que d'avoir les yeux rivés sur la progression de telle ou telle menace, ce qui m'intéresse davantage, c'est ce que la France et son école ont à proposer: les frères Kouachi avaient passé combien de temps dans les écoles de la République? 10 ans, 2000 journées, 60 000 heures? C'est long, beaucoup plus que leur temps de formation à l'Islam radical. Qu'est-ce qui résonne dans la tête d'un élève, quels auteurs, quels textes, quels mots quand il sort de dix années d'école, quels repères a-t-il? C'est cela la priorité. Le terreau du fondamentalisme c'est d'abord l'ignorance assez massive de milliers d'élèves, qui sortent de l'école, complètement démunis, sans aucune arme pour se défendre face aux discours des manipulateurs de tout bord.

Que pensez-vous de la suppression du latin et du grec au collège?

Plus l'école va mal, plus elle a besoin du grec et du latin.

Elle est dans la logique des réformes de l'école depuis une trentaine d'années: allégement des horaires et mise en concurrence des langues anciennes avec toutes les options possibles et imaginables, suppression des postes, puis suppression du concours de recrutement, avec la disparition du Capes de lettres classiques. En fait les attaques contre les langues anciennes n'ont jamais cessé, et, en dépit de tout cela, qu'il reste aujourd'hui plus d'un demi-million d'élèves qui étudient ces matières, peut attester de l'extraordinaire vitalité des langues anciennes.

Le grec et le latin se sont parfaitement adaptés aux enjeux de l'école d'aujourd'hui. Nous avons su faire venir au grec et au latin un public beaucoup plus large et beaucoup plus divers, bien différent d'un public traditionnel qui délaissait ces options pour les classes européennes ou le chinois. Une des académies dans lequel l'enseignement du grec ancien a le plus progressé est l'académie de Créteil: le nombre d'hellénistes y a doublé en dix ans, entre 2000 et 2010. Aucun ministre ne s'est avisé que le grec et le latin pouvaient apporter des solutions rapides et efficaces aux problèmes de l'école, et pourtant certains d'entre eux avaient largement pratiqué ces matières, ce qui ne semble pas être le cas de l'actuelle ministre.

Plus l'école va mal, plus elle a besoin du grec et du latin. Mon premier travail au lycée, depuis vingt années que j'y enseigne, c'est d'abord dans mes cours de grec et de latin de seconde, de revenir sur ce qui n'a pas été compris à l'école primaire, les bases du français, la nature, la fonction des mots. Cette «remise à niveau» nécessaire est la condition indispensable des progrès de l'élève, non seulement en grec et en latin, mais dans d'autres matières, à commencer par le français et les langues vivantes.

Et puis, lorsque l'on combat une réforme, on aimerait qu'elle dise à peu près clairement les choses: vous voulez supprimer le grec et le latin? Eh bien, dites-le. Ne commencez pas à entrer dans des arguties , sur le mode: «ne vous inquiétez pas! le grec et le latin existent encore, ils sont simplement intégrés au cours de français. - Mais le professeur de français a déjà étudié le grec et le latin? - Non, jamais, mais ça n'est pas gênant!»

Vous me direz cette façon de faire est assez en cour dans la maison: on ne dit pas à l'élève qu'il va dans le mur, il s'en rendra compte plus tard, donc, on ne dit pas qu'on supprime le grec et le latin, vous vous en rendrez compte plus tard.

Que répondez-vous à ceux qui jugent ces matières inutiles en termes d'insertion professionnelle?

Je serai tenté de retourner la question: qu'est-ce que cette école qui s'est construite sur le rejet du latin et du grec fait pour l'insertion professionnelle de ses élèves?

Beaucoup de filières ne sont là que pour jouer le rôle de « voiture-balai » des séries générales.

Si l'insertion professionnelle passe par une bonne maîtrise de la langue, une culture commune, une capacité à s'adapter à l'interlocuteur, j'ai le sentiment que le grec et le latin y concourent tous les jours.

L'école n'est-elle pas, malgré tout, coupée du réel, notamment du monde de l'entreprise? Est-il normal que l'enseignement professionnel soit considéré comme une filière par défaut?

Il est tout à fait exact que l'enseignement professionnel est aujourd'hui considéré comme une filière par défaut ; on y envoie en fin de 3ème ceux qui n'ont pas le niveau pour aller en seconde générale, comme à la fin de la seconde, on expédie en première technologique, ceux qui n'ont pas le niveau pour aller en première générale (scientifique, économique, ou littéraire). Cette façon d'orienter me semble assez absurde, et se fait au détriment de l'intérêt de l'élève. C'est en ce sens que la multiplication des filières est assez trompeuse et doit être combattue: elle fait croire à l'élève qu'il a le choix ; en pratique, beaucoup de filières ne sont là que pour jouer le rôle de «voiture-balai» des séries générales.

Je ne crois pas que l'école républicaine ait grand chose à gagner à faire de l'école de commerce la référence absolue.

Quant au lien entre l'école et l'entreprise, je ne suis pas sûr qu'il se fasse dans la bonne direction, comme si imiter les écoles de commerce, c'était s'intéresser à l'entreprise. J'ai le sentiment que nous avons pris de ces écoles ce qu'il y avait de pire, c'est à dire une sorte de jargon où reviennent fréquemment des termes comme impacter, gagnant-gagnant, collapse comme si, par une sorte de magie, en empruntant le supposé jargon de l'entreprise, on acquérait l'efficacité de l'entreprise. Cette façon de faire est très en vogue chez les chefs d'établissement: l'accent est mis sur la «com», l'image, l'événementiel. Tous ces soins me semblent assez superflus, et je ne crois pas que l'école républicaine ait grand chose à gagner à faire de l'école de commerce la référence absolue.

Vous avez écrit un livre intitulé «Homère et Shakespeare» en banlieue. C'est auteur sont-ils vraiment accessibles pour des élèves qui ne maîtrisent pas les bases du Français?

Je serais tenté de dire que ce sont surtout ces auteurs qui sont accessibles aux élèves qui lisent peu et ont souvent une maîtrise imparfaite du français: il faut les champs de bataille d'Homère, il faut des textes qui emportent tout sur leur passage. A la fin du cours de grec, nous lisons un chant de l'Iliade ou de l'Odyssée: quand je vois trente têtes rivées sur le texte d'Homère, attendant l'issue de la querelle entre Achille et Agamemnon, ou les retrouvailles entre Ulysse et Télémaque, je ne me dis pas forcément qu'Homère est inadapté ou inaccessible, mais suis plutôt émerveillé de la puissance intacte de ces œuvres.