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28 mars 2015

Gérard Hocmard dans "Mag centre" : "La peau du latin ?"

La peau du latin ?

Par Gérard Hocmard

Pour qui a été élevé à dose quotidienne de Shadoks – je vous parle d’un temps que la rue de Grenelle ne peut pas connaître – les projets de réforme qui filtrent ces jours-ci réveillent de vieux souvenirs. Vous rappelez-vous cet adage shadok : « plus ça rate, plus on a de chances que ça marche » ?

Bien sûr, la réforme du collège est entourée de flou parce que l’on est en période électorale et que la clarté ne fait pas partie de la culture maison. Mais on aurait apparemment décidé cette fois-ci d’avoir la peau du latin et du grec, que trente ans de réformes successives et d’emplois du temps dissuasifs n’ont pas réussi à totalement éliminer.

On semble pourtant s‘apercevoir enfin qu’il y a comme un malaise du côté du français. Les professeurs de collège récupèrent en 6e des élèves qui ne savent pas lire couramment ; les entreprises et les universités ont besoin d’ouvrir des cours de mise à niveau ; les sociologues s’époumonent à souligner le lien entre violence et pauvreté du vocabulaire ; les professeurs de mathématiques s’alarment du flou logique lié à l’imprécision du langage de leurs élèves et la voix de la TAO (responsable des transports orléanais) invite les passagers à faire «attention à la marche en descendant ou en montant du tram » (sic)…

On ne revient jamais sur les erreurs

On pourrait donc imaginer que soit annoncé par exemple un retour sur les horaires tronqués par les « éveils » de toute sorte, les heures perdues à des initiations à l’anglais qu’il faudra de toute façon reprendre à zéro en 6e (du calme ! je suis prof d’anglais)… Que nenni ! On ne touche pas à l’école primaire et on ne revient jamais sur les erreurs. On va agir au collège… en introduisant une seconde langue dès la 5e.

Vous suivez la logique ? Moi pas. Mais on a apparemment trouvé une astuce pour faire entrer un litre et demi d’eau dans une bouteille de cent centilitres à laquelle aucun concepteur de problèmes de robinets n’avait encore pensé : on va évacuer un trop-plein, les disciplines « qui ne servent pas à trouver un emploi » et donc… les langues anciennes.

À suivre cette logique utilitariste et consumériste jusqu’au bout, il y aurait sûrement beaucoup à évacuer. Que l’on sache, les calculettes et les correcteurs d’orthographe intégrés ne sont pas pour les chiens, après tout, et sauf à vous entraîner pour le Jeu des Mille Euros, vous avez beaucoup d’occasions, vous, dans votre vie quotidienne, d’appliquer (a + b)2 = a2 + 2ab = b2, les propositions d’Euclide ou les lois de Keppler?

Tout le problème est là. Ce que ne comprennent pas – ne veulent pas comprendre – les penseurs de la rue de Grenelle, c’est que ce n’est pas l’utilité pratique qui compte dans une discipline – mot qui en dit plus ici que « matière » –, mais l’entraînement qu’il constitue. Ces notions, ces savoirs qu’on s’efforce de lui faire assimiler sont au développement intellectuel de l’élève ce qu’est la musculation au sportif. C’est parce qu’il aura fait travailler ses neurones, qu’il aura été guidé dans l’analyse des mécanismes logiques et rompu à la réflexion qu’un élève sera employable.

C’est là qu’interviennent latin et grec. Ils ont ceci de particulier qu’ils obligent justement à travailler ses neurones. Parce qu’il est une langue à déclinaisons, où la forme des mots change selon leur fonction, le latin exige d’analyser les mots en permanence ; parce qu’il est une langue souple et subtile, le grec contraint à repérer sans arrêt la forme des mots et leur ordre dans la phrase. Cette gymnastique ancre dans l’esprit les notions grammaticales et les relations logiques qui serviront non seulement à l’apprentissage du français et des langues vivantes, mais aussi au raisonnement logique que requièrent les sciences « dures ».

 Les Finlandais en pointe de l’enseignement du latin

Comme toute langue par ailleurs, latin et grec donnent une vision différente du monde, qui amène à réfléchir sur celle que l’on pourrait avoir d’avance. Ils arrachent l’élève à son contexte familial et social et lui ouvrent l’esprit sur l’autre, ce qui, si l’on en croit les déclaration du pénultième prédécesseur du ministre actuel, était le but de l’enseignement. Ou bien n’aurions-nous rien compris ?

Les Finlandais, dont la langue, de type agglutinant, est un enfer à apprendre, sont en pointe dans l’enseignement du latin en tant que marchepied d’accès aux autres langues d’Europe. Aux Etats-Unis, on assiste depuis une bonne vingtaine d’années à une renaissance de l’étude du latin et du grec de la part des… minorités, qui, quasiment à titre de droit civique, revendiquent de pouvoir accéder à une culture classique qui leur était jusqu’alors refusée.

Une forme de mépris pour les élèves

Alors pourquoi cet acharnement en France ? Vous n’avez encore pas compris ? Latin et grec seraient des disciplines « élitistes », mot devenu obscène pour une Éducation nationale tentée un temps de supprimer les bourses au mérite. Qui plus est, les établissements catholiques, sous contrat ou hors contrat, ont une fâcheuse tendance à leur faire une place plus favorable dans l’emploi du temps que les établissements publics. Vous rendez-vous compte du scandale ? Heureusement que la consigne est au « pas d’amalgame », sans quoi il en faudrait peu pour que les apprentis latinistes et hellénistes soient considérés comme de la graine de facho et leurs géniteurs comme nazis avérés.

Et si, derrière tout cela, il n’y avait pas, au fond, une forme de mépris pour les élèves, qui ne vaudraient pas la peine qu’on leur demande un effort et dont on supposerait par une sorte de procès d’intention que, venant d’où ils viennent, il ne sont pas à même d’accéder à la culture ? Zut, qu’ai-je proféré là ? Culture, encore un mot obscène !

La peau du latin… allo quoi, Najat !

Gérard Hocmard