17 mars 2015

Dans "Le Figaro" : "La petite mort programmée des humanités dans l'éducation"

Ainsi que "Apprentissage du latin et du grec : des racines qui délient les langues" par Philippe Bilger.

 

La petite mort programmée des humanités dans l'éducation

Le ministère pourrait créer une petite initiation au latin pour tous les col­légiens. Derrière ces intentions affichées se cacherait la volonté de mettre fin à l'option latin. C'est ce que craignent les professeurs de lettres classiques, comme Loys Bonod, enseignant au lycée Chaptal, à Paris.

 

LE FIGARO. - En quoi le ministère de l'Éducation nationale veut-il la mort du latin?

 

Loys BONOD. - Le latin, c'est le symbole de l'ancienne école qu'on veut éradiquer, celle d'avant le collège unique. Malgré les dénégations du ministère, cette réforme comportant des «projets interdisciplinaires» fourre-tout pour amuser les élèves va être en partie financée par la suppression des langues anciennes. Certes, le mot de suppression n'est indiqué à aucun moment dans le projet. Rien n'est dit clairement. Remplacer l'option latin par une initiation pour tous en français, c'est à première vue séduisant mais c'est l'entourloupe habituelle. Les professeurs font déjà tous de l'étymologie latine en français! On a asséché le haut. On va assécher le bas. Seul un poste de lettres classiques sur trois a été comblé lors du dernier concours de professeurs. Il n'y a presque plus d'enseignants latinistes. Bientôt, il n'y aura plus d'élèves. Les premières victimes sont les ZEP déjà déshabillées au profit des établissements élitistes. Moi-même, je suis passé de Sarcelles à Paris… On va recréer un latin pour l'élite. C'est ça, le nouvel humanisme de gauche? On veut faire le lit de l'enseignement privé? Nous attendons des réponses du ministère qui reste aujourd'hui très flou.

 

De fait, depuis vingt ans, l'érosion du latin semble inexorable…

 

On a toujours un gros vivier de latinistes en France, c'est même sidérant au regard des attaques dont est victime cette discipline. Le latin attire encore 20 % des collégiens en cinquième. Même si la proportion diminue au fil des années et de la scolarité puisqu'ils ne sont plus que 4,3 % en terminale, cela reste massif. Certes, d'autres options comme les langues vivantes nous concurrencent. Surtout, depuis 2002, le latin n'est plus sanctuarisé. Lors du vote annuel de la dotation globale horaire, c'est-à-dire du nombre d'heures d'enseignement données par les rectorats aux établissements, les heures de latin sont les premières à être diminuées. Nos horaires sont les pires, tôt le matin, tard le soir. Il faut être motivé…

 

Pourquoi étudier le latin plutôt qu'une langue vivante comme le préfèrent souvent les parents?

 

En Allemagne, le latin est proposé au même titre qu'une langue vivante, pourtant ce n'est pas un pays arriéré! Le latin aide les élèves d'un point de vue historique, culturel. C'est une langue qui irrigue nos institutions, notre droit, les sciences, notre littérature, notre grammaire. Plus de 80 % de notre vocabulaire vient du latin! Avoir fréquenté de grands auteurs comme Horace même pendant deux ou trois ans seulement, cela permet de s'aérer la tête. Les langues anciennes seraient «ségrégatives», pour reprendre l'expression de la FCPE. On veut la mort du latin, ce symbole de l'effort à l'école. On va finir par s'aliéner notre propre littérature. Car l'étape suivante, selon moi, c'est la destruction des lettres. Qui sait encore que «formidable» chez Zola et Hugo, cela signifie «faire peur» et non «sympa»?

 

Apprentissage du latin et du grec : des racines qui délient les langues

Philippe Bilger

Pour le magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole, l'apprentissage du latin et du grec, loin de s'opposer à notre conception du progrès lui donne sens. Il l'enrichit et fournit à la culture de l'immédiateté la profondeur d'une source originelle.

"Les langues anciennes résistent à tout, et d'abord à leur mort prétendue.

Accusons leurs fossoyeurs pressés plutôt qu'elles-mêmes.

Devoir les défendre comme si elles constituaient un passif, une charge, alors qu'elles sont riches d'avenir et créatrices de cultures et de civilisations magnifiques est un comble. Qui révèle moins leur inutilité que le piètre niveau de notre société perdue dans une modernité oublieuse des repères fondamentaux. Des liens essentiels.

Entre le passé et aujourd'hui, entre les racines et le présent, entre le latin et le grec d'un côté et Internet de l'autre. Le paradoxe est que sur beaucoup de plans superficiels, on nous rebat les oreilles avec ce terme «racines » mais on occulte le fait qu'elles sont constituées d'abord par ces deux langues anciennes et leur assise culturelle et historique. Les racines invoquées sans cesse par le snobisme ignorant valent mieux que celles du savoir et de l'héritage.

Loin de s'opposer à notre conception du progrès un tantinet naïve, le latin et le grec lui donnent sens. Ils l'enrichissent et fournissent à la culture de l'immédiateté la profondeur d'une source originelle.

l'esprit qui sera acquise pour ¬toujours L'apprentissage des langues anciennes forme à une gymnastique de
Entre ces langues fondatrices et la langue, la littérature française. La structure logique du latin, son vocabulaire, sa grammaire, son importance pour l'étymologie, la souplesse et la ductilité de la phrase pour le grec, la finesse des raisonnements et la sophistication des analyses ont directement créé, par une contagion bienfaisante, notre langue maternelle, quand elle est bien parlée et écrite, et irrigué nos grandes œuvres classiques et contemporaines. Sans eux qui ont été le terreau, la France et les pays européens seraient orphelins.

L'apprentissage des langues anciennes forme à une gymnastique de l'esprit qui sera acquise pour toujours.

Qu'on ne soupçonne pas ce constat irréfutable d'être élitiste alors qu'on sait qu'au collège, les enfants de troisième qui étudient le latin ont en moyenne trois points de plus en français que les autres et que l'histoire et la culture latines offrent, par exemple à de jeunes Maghrébins, l'opportunité de découvrir que leur pays a fait partie de l'Empire romain comme la Gaule.

Qu'on n'accable pas non plus ces langues anciennes en leur reprochant de faire l'admiration et d'avoir forgé la culture de «réactionnaires» quand tout démontre au contraire que leur caractère universel et l'humanité qu'elles recèlent sont aux antipodes d'une telle régression.

À rebours, je considère que la relégation du latin et du grec, non seulement par la gauche à cause d'un préjugé politique absurde mais, plus tristement, par la droite, provient sûrement d'une peur face à des citoyens rendus vigilants, critiques, aptes à la contradiction et à la dialectique grâce à eux. Éliminons ces matières dangereuses !

Les langues anciennes sont moribondes parce que la malfaisance veut les tuer. Il est indécent de s'arroger le droit de les défendre, comme si elles étaient coupables, alors que ce sont elles, à vie dans nos esprits et nos sensibilités, qui nous défendent contre le sommaire, le péremptoire, la bêtise, la pauvreté de la langue et la vulgarité de l'esprit."

 



Nemo2 a répondu au sujet : #660 il y a 4 ans 8 mois
www.lefigaro.fr/culture/2015/03/17/03004...ient-les-langues.php

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Portrait de Loys
Loys a répondu au sujet : #669 il y a 4 ans 8 mois
Si mais juste signalé : avenirlatingrec.fr/actualite/dans-les-me...tes-dans-l-education

Texte ajouté : merci !