15 avril 2015

Contribution de Cécile G. sur le "Plus" du "Nouvel Obs" : "Suppression du latin à l'école : je l'enseigne. C'est comme si on me rayait de la carte".

 

Suppression du latin à l'école : je l'enseigne. C'est comme si on me rayait de la carte

Cécile F. a 44 ans, elle est professeure de lettres classiques. Alors que le latin et le grec ne seront plus proposés en tant qu'option aux élèves à la rentrée 2016, elle s'inquiète de voir une certaine conception du métier d'enseignant disparaître elle aussi. Témoignage.

Le compte à rebours est enclenché : la disparition effective des langues anciennes dans les collèges français aura lieu d’ici un an et entraînera la fin définitive de l’apprentissage suivi du latin et du grec dans le cursus scolaire des élèves. L’année prochaine sera donc une année particulière pour nous, professeurs de LCA (langues et cultures antiques), et pour nos élèves : la dernière, l’ultime… celle qui tue. 

Comprendre la langue, acquérir une mentalité

Mettons les choses à plat : sans heures spécifiques allouées, sans aucun programme défini, nous sommes rayés de la carte scolaire en temps que discipline. Certes il y aura au menu, si le chef d’établissement est d’accord et si le conseil pédagogique le décide, un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) en LCA, à raison d’une heure par semaine et par niveau, en co-animation avec un collègue d’une autre discipline (sport, arts plastiques, mathématiques…), en vue d’une réalisation concrète : pièce de théâtre, chorégraphie d’un combat de gladiateurs, maquette, danse, panneau sur les mathématiciens grecs etc. L’esprit sera celui d’un club : petits groupes et créativité. L’idée est bien sympathique.

Mais il n'y aura rien qui ressemble à ce qui fait la richesse, la spécificité et l’esprit de nos matières classiques, interdisciplinaires par définition : la compréhension des liens étroits entre une langue (vocabulaire, grammaire, structure des phrases) et une mentalité (institutions, philosophie, imaginaire). Ce qui demande rigueur et précision.

Tant pis pour les élèves

Or nous sommes par définition des professeurs exigeants : connaître ses déclinaisons, mémoriser les radicaux latins – donc français, exprimer clairement sa pensée en utilisant un vocabulaire précis et maîtrisé, avoir une vision juste des enjeux d’une civilisation… Tout est lié, tout fait sens. Et les élèves de collège sont friands de ces évidences : soudain, pour eux, tout s’éclaire !

On élimine donc les professeurs de langues anciennes sur le terrain : tant pis pour leurs élèves, ils iront voir ailleurs, dans le privé si leurs parents en ont les moyens. Il y a aussi les cours par correspondance. Mais nous continuerons à travailler, bien sûr, puisque nous sommes aussi des professeurs de français. De quoi nous plaignons-nous ?

Enseigner, c'est avoir des exigences

C’est que l’élimination de ces matières pose une question autrement plus dérangeante : qu’est-ce qu’enseigner ? Qui suis-je, moi, dont le métier est d’enseigner ? Question professionnelle et philosophique. Existentielle. Certains pensent que l’enseignement doit être constamment repensé : le public n’est plus le même, la société n’est plus la même, les finances ne sont plus au beau fixe. Les modalités changent donc, il faut s’adapter. Et les réformes suivent...

Mais enseigner, n’est-ce pas d’abord et toujours avoir des exigences envers des jeunes qui seront les adultes de demain ? N’est-ce pas là le cœur du métier éducatif, ce qui fait sa valeur et sa difficulté aussi ? Avoir des exigences, comme un coach sportif qui pousse son athlète à se dépasser, comme un parent qui fixe des objectifs, met des limites, frustre et encourage à la fois ? Ou  bien sommes-nous en train de devenir, volens nolens, des animateurs-jeunesse, garants de la paix sociale, sans exigences autres que le "bien vivre ensemble" ?

Je serai là pour le deuxième envol du Phoenix

"On a besoin de gens comme vous, dans l’enseignement !" Message reçu.

Mais les professeurs se posent de plus en plus de questions : le manque de reconnaissance, la pression administrative (etc.) émoussent bien souvent l’envie de s’investir et créent le sentiment d’être des pions sur un échiquier. Certains craquent, d’autres se reconvertissent. Perte des repères, motivation en berne. Souffrance au travail.

Latin et grec sont à l’agonie. Je les accompagnerai vaillamment jusqu’au bout. Dans un an, le deuil sera fait, c’est le temps qu’il faut. Quant au Phoenix, j’espère être là pour son deuxième envol.

Le mot de la fin au sage Marc-Aurèle : "Aime le métier que tu as appris et repose-toi sur lui. Pour le reste, mène ta vie en homme qui (…) ne se fait le tyran ni l’esclave de personne."