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6 avril 2015

Olga Pichon-Bobrinskoy dans "Causeur" : "Collègue : sans le latin, plus de mystère" :

Collègue : sans le latin, plus de mystère

Préservons l’enseignement des langues

Dans un collège public de l’Essonne, une classe de 3e s’apprête à partir à Rome et à Naples avec son professeur de latin. Ce voyage, préparé de longue date, couronne trois années d’apprentissage du latin et de découverte de sa civilisation. Certes, tous les collégiens latinistes de France ne partent pas en Italie, car cela suppose forcément un gros investissement que tous les enseignants ne peuvent pas fournir, mais nombreux sont ceux qui emmènent leurs élèves à la découverte du remarquable patrimoine gallo-romain dont nous avons hérité sur le sol français.

Certains rétorqueront qu’il n’y a pas besoin d’être latiniste pour bénéficier de tout cela et surtout que ces élèves sont des privilégiés par rapport aux autres collégiens. Privilégiés ? Non.  Récompensés ? Oui. Récompensés, ils le sont car, quoi de plus gratifiant qu’un voyage qui permet de s’immerger dans un univers que l’on a patiemment découvert par les textes avec l’aide de professeurs qui n’ont pas ménagé leur peine pour passionner leurs élèves. J’ai vécu mes cours de latin, dans les années 80, comme une corvée car, à part faire des thèmes et des versions, on ne nous apprenait rien sur la culture romaine. Aujourd’hui, le cours de latin ou de grec, en dehors de son aspect linguistique, est un cours d’histoire à part entière. Et les élèves adorent, car ils découvrent à quel point cette civilisation et certains auteurs leur sont proches culturellement. Cicéron a fait un tabac dans la classe de 3e de mon fils !

Aujourd’hui, notre Ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, se fait le porte-parole docile de quelques grands experts pédagogistes et de conseillers qui, certains, il faut le rappeler, sont normaliens et agrégés, probablement eux-mêmes formés aux langues anciennes. Elle a donc décidé de sonner la fin de la récréation : finie l’option latin ou grec au collège et ce, dès la rentrée 2016. Pour nous faire avaler le morceau, elle nous annonce que l’enseignement des langues et civilisations de l’Antiquité n’est en rien menacé, puisqu’il est intégré dans les futurs Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (dispositif fourre-tout qui fait de l’interdisciplinarité le cœur de la réforme du collège). La Ministre omet volontairement de dire que cela dépendra du bon vouloir du chef d’établissement, de le proposer ou non. Concrètement, cela signifie que le latin et le grec disparaîtront de la surface de nombreux collèges, alors même que la demande reste forte, voire même en progression dans certaines Académies.

Mais ne nous arrêtons pas aux langues anciennes, venons-en au plurilinguisme et plus particulièrement à la langue de notre voisin allemand qui, visiblement, n’a pas non plus les faveurs du ministère. Alors, adieu aussi, en 2016, les classes européennes et les classes bi-langues qui permettent aux élèves d’apprendre efficacement, dès la 6e, l’anglais en même temps que l’allemand ou, plus rarement, d’autres langues.  Najat Vallaud-Belkacem nous rassure naturellement en nous annonçant que la Langue Vivante 2 sera désormais étudiée à partir de la 5e (à raison de 2 h par semaine !).

Mais, il n’y a pas plus coriace et retors que les professeurs de lettres classiques et d’allemand qui, pour un grand nombre d’entre eux, considérant leur métier comme un sacerdoce, ne lâcheront pas le morceau. Regroupés, pour beaucoup en associations, ils redoublent ainsi d’énergie et d’imagination pour faire capoter ces projets ministériels dont ils démontrent l’absurdité et la dangerosité.  Ils ont obtenu le soutien d’une bonne partie des médias, de quelques syndicats d’enseignants, y compris classés à gauche, et maintenant de l’opinion publique qui, prenant conscience des effets dévastateurs de cette réforme, se mobilise et multiplie les actions, en particulier sur les réseaux sociaux1 Une fois n’est pas coutume, je suis optimiste sur l’issue de cette bataille qui s’annonce rude. Il semble de plus en plus évident, que nos gouvernants ne réussiront pas à reléguer le latin et le grec aux oubliettes de l’Histoire ainsi que les langues et les cultures européennes hors de notre champ de vision. Tout simplement, parce que nombre de nos concitoyens n’accepteront pas et ce, de façon viscérale,  qu’on procède à une forme de mutilation culturelle en privant les jeunes générations de notre patrimoine gréco-romain, en les empêchant d’accéder à un savoir qui les aide à progresser intellectuellement et en les isolant de nos voisins.

Inutile de nous lamenter, suivons, au moyen des diverses actions proposées, ceux qui sont en première  ligne dans ce combat contre ce qui s’apparente à une forme d’obscurantisme moderne. Et, pour nous encourager, allons voir le film Timbuktu qui nous montre magnifiquement qu’il y a toujours moyen de résister à la bêtise !