17 avril 2015

"L'Obs" : "Debray contre Vallaud-Belkacem : le Gaffiot contre l'iPad"

 

Debray contre Vallaud-Belkacem : le Gaffiot contre l'iPad

En matière d'enseignement, la ministre de l'Education nationale et l'intellectuel sont loin de se rejoindre.

La ministre de l'Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a présenté le 8 avril en Conseil des ministres sa réforme du collège. Au programme notamment : de nouvelles modalités pour les options latin et grec, que les professeurs voient comme la fin de l'enseignement des langues mortes. Une certaine idée de l'enseignement qui hérisse l'écrivain et philosophe Régis Debray, prophète de la décadence...

# Langues mortes contre langue de bois

Régis Debray défend le maintien des options latin et grec menacées par le projet Collège 2016 de Najat Vallaud-Belkacem. Devant les profs réunis à la Sorbonne (8 avril) et dans une tribune publiée par "le JDD", il a tonné :

Cette fausse réforme applique au domaine scolaire la vision du monde de notre classe dirigeante. Elle est dépourvue de conscience historique, élevée dans la superstition de l’économie et des finances, vouée au culte exclusif du chiffre et du quantitatif."

Face au courroux des profs de latin-grec soutenus par le révolutionnaire Debray, la ministre Najat Vallaud-Belkacem a mis de l’eau dans son vin. Homère, César et Cicéron seront évoqués dans un enseignement pratique interdisciplinaire (EPI), baptisé "Langues et cultures de l’Antiquité" (LCA). Et pour les forts en thème, un "enseignement complémentaire" permettra de maîtriser les déclinaisons. C’est "le latin pour tous", avance la ministre.

# Magister contre vox populi

Tyrannie de l’image, effondrement de l’idéal républicain et triomphe de l’inculture… Tout fout le camp ! A commencer par l’école. Debray, qui a voté Mélenchon et préférait François Mitterrand à l’Elysée et Jack Lang à l’Education nationale, déplore :

On est bien forcé d’observer chez nous un appauvrissement du vocabulaire, un tarissement du poétique, un 'casse-toi pauv con' généralisé."

En 2002, le normalien remettait à ce dernier un rapport sur l’enseignement du fait religieux dans les classes. Une proposition restée lettre morte.

Najat Vallaud-Belkacem veut lutter contre l’inégalité des chances. Ses détracteurs lui reprochent de cibler le latin et les classes européennes bilingues, dernier refuge de la sélection au collège. Les matières de base (français, maths, sciences…) seraient concurrencées par les nouveaux enseignements interdisciplinaires : "Le monde économique et professionnel", "L’information, la communication et la citoyenneté", "Le développement durable"... De quoi faire enrager ceux qui dénoncent le nivellement par le bas comme Debray.

# "Allonzenfants" ou "contre nous de la tyrannie ?"

Les attentats de Paris les 7-8-9 janvier dernier et la marche républicaine du 11 janvier ont conforté Debray dans l’idée que la France décadente doit renouer avec ses valeurs citoyennes. "Pourquoi rien à la place du service militaire ? […] Pourquoi 'la Marseillaise' à l’école est-elle jugée pétainiste ?" s’interrogeait-il dans "l’Obs", après Charlie.

En visitant un lycée, le 16 janvier, Vallaud-Belkacem déclare :

Imposer aux élèves de se lever ou encore de chanter 'la Marseillaise' fait partie des choses qui me paraissent devoir ne pas être prises à la légère."

A Marseille, le 10 février, des lycéens avaient appris les couplets de Rouget de Lisle. En vain. Najat Vallaud-Belkacem et Manuel Valls n’ont pas eu le temps de les écouter…

# Verdict

Debray et Vallaud-Belkacem n’ont jamais débattu en direct. Mais sans doute la confrontation tournerait-elle à l’avantage de la ministre. Fine rhétoricienne, Najat Vallaud-Belkacem s’accorderait avec Régis Debray sur la défense des humanités classiques. Tout en opposant un désarmant sourire au prophète de la décadence.

Sylvain Courage