4 février 2019

Plusieurs associations disciplinaires (CNARELA, APLAES, APFLA-CPL, SSL, SLL) ont publié un communiqué saluant le parution de l'arrêté du 31 décembre 2018, susceptible de jouer un "rôle moteur dans le devenir des langues anciennes". On peut ajouter le soutien de l'association "Arrête ton char".

On ne peut que s'étonner que des reculs soient présentés comme des avancés, et que certaines informations erronés sur le lycée actuel, toujours en faveur de la réforme, émaillent ce communiqué.

Le cumul : un recul

Certes "un élève peut bénéficier deux fois du « bonus » s'il étudie les deux langues anciennes" (coefficient 3 +3 = 6 donc) mais le total équivaudra à moins que ce que peut rapporter une seule langue ancienne aujourd'hui (l'équivalent d'un coefficient 9).

Il y a plus grave : contrairement à ce qu'affirme le communiqué de la CNARELA ("aujourd'hui cet avantage n'est appliqué qu'à une seule option de langue ancienne"), un élève peut déjà actuellement cumuler les deux langues anciennes (avec les coefficients 3 + 1 = 4, soit l'équivalent... du coefficient 12 dans le nouveau baccalauréat).

En l'état, l'"avantage" d'un courageux latiniste-helléniste, s'il a la (rare) chance de pouvoir étudier les deux langues anciennes dans son lycée (3 heures + 3 heures par semaine), se retrouvera donc... divisé par deux.

La "nouvelle" spécialité : un recul

La "nouvelle" (sic) spécialité "Littérature et LCA" remplacera en réalité un enseignement obligatoire LCA en première et une spécialité en terminale déjà existants dans la série L (cf Eduscol). Et ces enseignements peuvent déjà se cumuler avec les deux options de langues anciennes.

De plus, cette spécialité sera hybride (littérature et LCA), avec 4h au total en première et 6h au total en terminale : des horaires qui seront donc inférieurs à ceux que proposent actuellement la série L : 2h en première pour les LCA (contre 3h actuellement).

Quant au coefficient cumulé (cf Eduscol), il est actuellement de 4 (littérature) + 4 (LCA) = 8 (hors options), soit l'équivalent d'un coefficient 24 dans l'actuel baccalauréat : le coefficient 16 dans le nouveau baccalauréat constitue donc un autre recul : il ne sera donc supérieur (26) que si on peut lui adjoindre un coefficient 10 concernant le grand oral.

On peut évidemment s'interroger sur le sens d'une "spécialité" qui peut être commencée en première par des grands débutants, contrairement aux autres disciplines, et ce conjointement avec des élèves ayant commencé le latin en 5e ou le grec en 3e.

Le coefficient des options : un recul

Le cumul des langues anciennes et la spécialité (considérée comme rare) ne concernera que peu d'élèves ayant vocation à devenir des spécialistes des langues anciennes. A une écrasante majorité, les latinistes et hellénistes sont actuellement des optionnaires, pour la plus grande partie scientifiques mais soucieux de s'ouvrir à la culture et à une langue de l'Antiquité. De courageux optionnaires qui risqueront, à l'avenir, de devoir s'ajoindre un nouvel enseignement optionnel de mathématiques en terminale, dans la perspective de la sélection opérée par Parcoursup.

Certes, s'agissant du coefficient de l'option, l'arrêté "offre des garanties claires – inexistantes jusqu'alors"... c'est-à-dire dans les arrêtés de juillet 2018. Mais peut-on "saluer", sous prétexte qu'un recul grave vaut mieux qu'un recul absolu, ce qui constitue la plus grave atteinte depuis des décennies dans le poids des options de langues anciennes au baccalauréat et donc dans leur place au lycée ?

Faut-il en conclure, comme la Cnarela, que les efforts des élèves latinistes ou hellénistes et leurs résultats seront valorisés "comme il se doit"... c'est-à-dire trois fois moins qu'actuellement ?

Malgré nos alertes depuis quatre mois (ici même, sur les réseaux sociaux, par mail), la Cnarela n'a jamais pris acte de cet enjeu du coefficient divisé par trois ni moins encore protesté auprès du ministère. On n'aurait jamais pu lui reprocher d'avoir échoué à se faire entendre, mais on lui reprochera désormais de ne l'avoir pas même voulu.

Conclusion : un "nouvel élan" pour les langues anciennes ?

On peut dès lors douter que cet arrêté, "précieux" et "positif" selon la Cnarela, joue un "rôle moteur dans le devenir des langues anciennes" et encourage les élèves "à les choisir au collège", d'autant que les associations n'ont pas obtenu de progrès depuis 2017 : les parcours latinistes et hellénistes au collège demeurent affaiblis (des horaires amputés), erratiques selon les collèges (des horaires et même des niveaux variables selon les collèges), et toujours aussi précaires (la marge sur laquelle sont prélevés ces horaires étant réduite chaque année). C'est d'ailleurs sur la même marge attribuée à chaque classe de lycée que les options devront prélever leur horaire chaque année.

Les progrès dans les effectifs du collège revendiqués par le ministère des effectifs latinistes au collège (+11% depuis 2016) sont en effet en trompe-l'oeil : d'abord parce que les effectifs du collège ont augmenté en général mais surtout parce que des horaires variables génèrent des inégalités entre les élèves et que des horaires réduits (jusqu'à une heure en cinquième au lieu de deux) favorisent le choix des élèves hésitants mais ne permettent pas d'en faire des latinistes confiants dans leurs solides acquis.

Ces chiffres occultent un recul global des heures d'enseignement des langues anciennes, sans doute très important et que le ministère n'a pas communiqué, recul que corroborent deux années de baisse importante dans le recrutement des professeurs de lettres classiques (malgré plus d'un millier de postes non pourvus depuis 2011) et même un record à la baisse au CAPES depuis trois décennies pour l'année 2019.

Qui peut croire au "nouvel élan" promis par un ministère qui recrute de moins en moins d'enseignants de lettres classiques, refuse obstinément depuis 2017 de garantir des horaires nationaux pour les options de langues anciennes au collège, réduit d'abord à néant le poids des options de langues anciennes au baccalauréat avant, sous la pression de l'opinion publique, de le diviser brutalement par trois ?

Comment certaines associations (pas toutes...) peuvent-elles décerner à Jean-Michel Blanquer, à la réserve de quelque précaution rhétorique, le titre de "défenseur absolu des langues anciennes" ?

Morituræ te salutant.

@loysbonod