18 juillet 2018

La place des LCA au lycée : allégorie avec le chat de Shrödinger

Les arrêtés concernant la réforme du lycée ont donc été publiés à la faveur de la trêve estivale, dans le journal officiel du 17 juillet 2018.

Leur étude est importante pour préciser la place des langues anciennes dans la réforme du lycée et du baccalauréat. Plusieurs conclusions s'imposent.

Des progrès apparents

Première observation positive : les deux options de langues anciennes pourront se cumuler entre elles (maintenant un vivier de latinistes-hellénistes) avec le même horaire d'enseignement pendant trois ans : 3 heures par semaine. Un cumul qui reste évidemment très théorique puisque devant se faire sur les moyens de l'établissement, comme aujourd'hui. Autre observation : chacune pourra être cumulée avec un autre enseignement facultatif, qui ne découragera donc pas les efforts souvent entrepris dès le collège. Cette observation contredit les inquiétantes annonces faites début 2018 lors de la présentation de la réforme ("maximum 1 enseignement [facultatif] en première et choix possible d'un second en terminale" sans distinction des deux langues anciennes, confondues dans l'appellation "LCA").

Seconde observation positive :  la création d'un enseignement de spécialité "Littérature et LCA" (parmi onze autres sépcialités). Cette spécialité n'était pas initialement proposée.

On a donc toutes les raisons de ce réjouir. Cependant, certaines considérations viennent jeter de grandes ombres sur ce beau tableau.

Des doutes

S'agissant d'abord de la spécialité "Littérature et LCA" (dont le contenu reste à définir, tout comme le mode de coexistence avec les options de langues anciennes), sa possibilité est théorique mais, dans la réalité, l'arrêté reste évasif quant à son existence : les élèves "choisissent" théoriquement leur spécialité mais la carte des spécialités est laissée à la discrétion du recteur de chaque académie. Dès lors, tout comme l'actuelle filière L, si certains lycées (choisis sur quels critères ?) proposeront cette spécialité, il y a fort à parier que certains (quelle proportion ?) ne la proposeront pas. Or les élèves intéressés par cette spécialité ne pourront la suivre dans un autre lycée qu'à titre "exceptionnel" : comment feront-ils alors ?

De plus, le vivier actuel des latinistes recrute, en l'état actuel, pour plus de 80% dans les deux séries non littéraires : il y a peu de chances que ces élèves, inquiets des attendus du supérieur et même s'ils ont le goût de Platon ou de Lucrèce, décident de suivre une spécialité littéraire. Pour le dire autrement, la spécialité est, par définition, réservée aux spécialistes, tandis que les options actuelles s'adressent à tous les élèves, de la seconde à la terminale.

D'ailleurs, les élèves de série littéraire ont déjà la possibilité de suivre un enseignement de spécialité de langue ancienne : leur part ne concerne... qu'entre 1,5% et 3% des latinistes et hellénistes de Terminale : en 2014, 447 élèves en France suivaient l'enseignement de spécialité grec ou latin en Terminale (tandis que plus de 23.000 élèves suivaient une des deux options). Est-ce l'avenir des langues anciennes au lycée ?

Des options... pour du beurre

Car, comme nous l'anticipions dans une précédente analyse en février 2018 (sans nous douter alors qu'elles ne feraient pas même partie des épreuves communes du cycle terminal), les quelques progrès constatés plus haut risquent d'être bien vains compte tenu du sort réservé aux options de langues anciennes dans le baccalauréat. Car si la place des langues anciennes est réaffirmée avec force au lycée, elle disparaît pratiquement au baccalauréat.

Les options de langues anciennes n'ont en effet plus aucune place dans les épreuves finales (60% de la note du baccalauréat) ni dans les épreuves communes du cycle de terminale (30%). Elles n'existent plus que dans "la moyenne de l'évaluation des résultats de l'élève au cours du cycle terminal" (10%), parmi onze autre disciplines (dix en terminale). Or il est précisé que "chacun des enseignements [compte] à poids égal".

Les langues anciennes ne sont donc plus évaluées nationalement, de près (épreuve finale) ou de loin (épreuve commune pendant le cycle première-terminale). Les élèves (on ne peut plus parler de candidats) seront évalués par leurs seuls professeurs de première et de terminale.

La note de latin ou de grec ancien ne correspond plus à un bonus (points au dessus de la moyenne seulement et coefficient 3 pour la première option de langue ancienne) et elle a désormais une minuscule place dans l'obtention du baccalauréat : alors qu'elle pouvait ajouter jusqu'à un dixième de la note au baccalauréat au dessus de dix, la note de latin ou de grec ancien comptera désormais pour moins d'un centième de la note du baccalauréat, à la hausse comme à la baisse.

En l'état, les élèves ayant donc fait l'effort de suivre plus 11% de cours supplémentaires pendant trois ans, avec souvent des horaires compliqués ou pénibles, verront donc leur note compter pour moins d'1% au bac. Pire : pour les rares et courageux lycéens latinistes-hellénistes (22% de cours supplémentaires), l'arrêté laisse penser ("un au choix du candidat") qu'une des deux langues anciennes ne sera même pas prise en compte : de même pour ceux qui auront choisi un autre enseignement optionnel en plus d'une langue ancienne : pour l'évaluation, il leur faudra choisir !

Bien sûr, les élèves peuvent choisir dans leur lycée l'enseignement de spécialité mais le vivier actuel des latinistes-hellénistes recrute, en l'état actuel, majoritairement dans la série scientifique : il y a peu de chances que ces élèves, inquiets des attendus du supérieur, renoncent aux spécialités scientifiques pour suivre une spécialité littéraire.

Une même politique d'extinction ?

Si on évalue la dignité d'une discipline à sa place dans l'évaluation au baccalauréat, le latin ou le grec ancien sont devenues des disciplines non plus seulement mineures, mais inexistantes.

Mais il y a plus grave : compte tenu de la grande compétition généralisée qu'est devenue, avec Parcoursup, l'affectation post-bac (d'autant que le logiciel aura vocation, à l'avenir, à pendre en compte les résultats du baccalauréat), il y a de fortes chances que les lycéens, déjà peu nombreux à faire le sacrifice de leur temps et de leurs efforts pour apprendre les langues anciennes, dont les acquis sont par ailleurs très variables depuis l'arbitraire des cursus et des horaires avec la réforme du collège, se trouvent découragés par cette absence de reconnaissance institutionnelle et renoncent tout simplement à l'étude des humanités classiques dans un pays qui en maintenait, vaille que vaille, la vivante tradition.

La majorité précédente cachait à peine son mépris pour les langues anciennes. L'actuelle majorité est plus retorse : au lycée comme au collège, elle fait croire au retour de leur enseignement si estimable... tout en les condamnant à une mort aussi certaine qu'insensible.

A nous de nous manifester pour qu'une telle catastrophe n'advienne pas.

@loysbonod

 PS : une version abrégée de ce billet a été publiée sur "Marianne".