24 septembre 2016

20161013

Intervention à la table-ronde du collectif Condorcet "Pour une autre refondation de l'École" au Kremlin-Bicêtre : "Réformer sans humanités ?"

Je remercie le collectif Condorcet pour son invitation. J’y vois une reconnaissance de mon travail et de ma combativité pour défendre l’enseignement des langues anciennes.

Peut-on, doit-on refonder l’école sans humanités ? Cette question est bien plus fondamentale qu’il n’y paraît à première vue.

Car ne nous y trompons pas : ce qui frappe l’enseignement du latin et du grec ancien va bien au-delà des options de langues anciennes, de l’actuelle réforme collège : c’est une conception même de l’École qui est en jeu, de la culture et de la société que nous voulons pour nos élèves.

La réforme sans humanitÉ

Ainsi formulé, l’expression rappelle évidemment le sort déplorable fait aux langues anciennes dans la dernière décennie.

Faut-il rappeler l’histoire de la réforme du collège (la suppression brutale des options en mars 2015) ? Et avant elle, la suppression du Capes de lettres classiques en 2013, la modification des modalités du Capes de lettres classiques (et la démission du jury en 2011) ? La transformation insidieuse, dans les programmes de 2008, des deux disciplines en un ensemble flou, les « langues et cultures de l’antiquité » (préparant sept ans plus tard la création de l’EPI LCA que l’actuelle ministre considère, en vertu d’une sorte de double pensée orwellienne, comme « un enseignement à part entière ») ? Encore auparavant, les relèvements des minima pour constituer des groupes de latin ou les moyens non abondés sur la dotation des établissements ? L’absence de politique pour rendre attractif le cursus universitaire et le Capes de lettres classiques (avec un nombre de candidats divisé par plus de quatre en quinze ans) ?

Une extinction programmée en somme, mais qui plus est sans le dire.

En effet, non seulement la suppression des options dans la réforme du collège 2016 n’a fait l’objet d’aucune consultation démocratique (la loi de Refondation, dont le décret de 2015 est l’application, ne mentionne nulle part les options latin et grec ancien) mais même cette suppression n’a fait l’objet d’aucune communication (comme la suppression du Capes de lettres classiques en 2013). Le Conseil supérieur des programmes (CSP) n’a pas été saisi pour rédiger des programmes de langues anciennes, mais à l’insu de tous.

Aucune audience, aucune réponse même n’a été donnée à notre demande d’audience, appuyée d’une pétition de près de 50.000 signataires. Au lieu de quoi, l’ignorance, le mépris, les accusations de désinformation, voire le dénigrement des enseignements comme des enseignants.

Même aujourd’hui que 40% des heures ont été supprimées, le ministère prétend toujours que le latin sort « renforcé » de la réforme.

Le petit miracle des langues anciennes

Il est vrai que les effectifs d’élèves latinistes sont en baisse régulière depuis 1998 (de 15% à 11%) mais les causes sont-elles bien celles avancées ? L’ennui profond des élèves face à des disciplines soporifiques et poussiéreuses enseignées par des professeurs réactionnaires et élitistes, comme on a pu l’entendre ?

Ou, plus sûrement, les effectifs minimums relevés pour l’ouverture d’un groupes latinistes, les pressions pour diminuer le nombre de groupes latinistes, les horaires pénibles (et donc dissuasifs) pour éviter par ailleurs des alignements les classes latinistes, plus récemment les postes de lettres classiques vacants (un millier de postes non pourvus depuis 2011 au Capes de lettres classiques) ? Combien, par exemple, de latinistes sans professeur de latin ?

Ou, plus généralement, la déshérence pour la série littéraire (passée depuis 1994 de 17% à 11% des élèves de Terminale GT) et la progression de la voie scientifique (passée de 31% à 38%), avec ce paradoxe actuel que la majorité des latinistes sont aux deux tiers des scientifiques ?

De même : si deux latinistes sur trois ne continuent pas au lycée, c’est aussi parce que de nombreux latinistes entrent dans la voie professionnelle. Ou dans des lycées ou le latin n’est pas proposé. Ou dans des lycées où sont proposés depuis 2010 des enseignements d’exploration, avec des profils scientifiques à la fois attrayants (la nouveauté), moins contraignants (moins d’heures de cours, pas de notation, un engagement d’un an seulement) et immédiatement utiles (correspondant à des « profils » scolaires : les enseignements d’exploration « scientifique et technologique » sont ainsi choisis par les deux tiers des élèves en seconde GT). D’une manière générale la pression scolaire s’accentue dès la seconde, avec la prédominance de la série scientifique vers laquelle ambitionnent de s’orienter (et s’orientent effectivement) la majorité des élèves : une option facultative de langues anciennes est considérée comme un handicap, dans les horaires comme dans le travail supplémentaire, dans la recherche du rendement scolaire immédiat.

Ayons également le courage de le dire : les professeurs de lettres classiques ont, de plus, développé le complexe de leur propre discipline (comme auraient pu le faire les collègues de n’importe quelle discipline devenue facultative). Avec la transformation des langues anciennes en simples options, et dans une société et une école où l’effort gratuit est de moins en moins valorisé, nous avons assisté à la malheureuse métamorphose d’un enseignement de langue devenu moins linguistique, moins systématique (la haine des déclinaisons revenue sans cesse dans les discours contre le latin), moins exigeant – plus culturel (comme si la langue n’était pas par elle-même un enseignement culturel), plus ludique, voire plus numérique : une collègue se félicitant – dans l’esprit de la réforme du collège 2016 - d’attirer des collégiens dans sa section latinistes en faisant construire des bâtiments romains avec les briques virtuelles d’un jeu vidéo !

Une dégradation qui a peu à peu rendu les élèves moins assurés dans leurs enseignements linguistiques, sans sentiment de progrès, perdus face à des textes même courts et plus inquiets à l’idée de poursuivre au lycée.

Oui, il faut être passionné, persévérant et courageux, ne pas craindre les horaires tardifs dus aux alignements de classe, pour commencer au collège et poursuivre au lycée l’option de latin par exemple pendant six ans en tout !

Et pourtant…

Selon le Ministère de l’Éducation nationale, un demi-million d’élèves étudient toujours les langues anciennes aujourd’hui en France. Malgré l’érosion, une véritable démocratisation jamais atteinte avant le collège unique. C’est un petit miracle scolaire, compte tenu de tous les obstacles qui se dressent devant un enseignement devenu, pour son propre malheur, optionnel.

Une quantité négligeable pourtant : en supprimant d’abord ces options brutalement, le ministère a fait comme si tous ces élèves n’existaient tout simplement pas !

Les Humanités, ennemies de l’école ?

L’idée semble ahurissante pour tous ceux qui sont épris d’humanisme.

C’est pourtant l’idée maîtresse, depuis que l’on a entrepris de réformer l’école : la longue histoire de l’éradication progressive d’une « discipline altière, qui vivait dans le mépris des autres » comme disait Dominique Augé dans les « Cahiers pédagogiques » en 2013.

Comment, en effet, des langues anciennes pourraient-elles être source de progrès et préparer au monde de demain ?

Et puis les options ne seraient-elles pas des « filières », pour reprendre le terme de François Hollande, qui permettraient de choisir sa classe, son collège ou son lycée ? Des options « réservées à quelques-uns », comme si l’inscription en latin en fin de 6e était une sorte de délit d’initié. Soyons logique : si le latin constituait une filière de la reproduction sociale, pourquoi celle-ci serait-elle abandonnée au lycée, le moment le plus crucial de la scolarité ?

Les professeurs de lettres classiques, qui font tant d’efforts pour recruter des élèves, sont souvent les premiers à déplorer que leur enseignement soit devenu optionnel : on a fait d’eux – dans un mouvement de pensée extraordinairement pervers - des défenseurs de l’option et donc des opposants au principe du collège unique : des agents de la Réaction, en somme.

On a instruit le procès d’une langue (le latin) devenue – bien malgré elle : qu’y peuvent bien Virgile ou Lucrèce ? – symbole de la distinction sociale, de la ségrégation des sections classiques du collège bourgeois du début du XXe siècle (et de l’enseignement religieux au XIXe siècle), de l’élitisme. Pourtant, depuis bien longtemps dans notre école moderne, d’autres disciplines semblent bien plus emblématiques de la sélection ou de l’élitisme…

Le latin serait ainsi un vecteur de la reproduction sociale, un passe-droit de l’entre-soi : les chiffres (de la DEPP, du CNESCO) sont déformés et deviennent accusateurs, voire diffamatoires. Ainsi, parce que 44% des enfants d’enseignants sont latinistes, « Libération » a pu titrer « Qui fait du latin au collège ? Avant tout les enfants de profs ».

Et puis des accusations plus matérielles et prosaïques : un cours de latin coûterait deux fois plus cher au lycée qu’un cours normal, selon la Cour des comptes, contribuant largement au « surcoût » du lycée.

Redisons donc les chiffres et tordons le cou à tout ce qui fait des humanités les ennemies de l’École :

- L’option choisie par quelques dizaines de milliers de latinistes ou hellénistes ne représente en réalité que 0,5% du surcoût du lycée estimé par la Cour des comptes. Et peut-on appeler « surcoût » des propositions proposées précisément en plus des autres disciplines ?

- Il n’y a pas d’entre-soi latiniste : seuls 19% des établissements « regroupent les latinistes dans le minimum de classes possible » selon le CNESCO : c’est d’ailleurs une chose qu’il serait facile de généraliser à 100% par simple circulaire.

- Il y a beaucoup de bons élèves parmi les latinistes mais aussi des élèves plus en difficulté (4% du premier décile des élèves les plus faibles selon la DEPP)

- 93% des établissements défavorisés proposent des options de langues anciennes, selon le sociologue François Baluteau.

- Près d’un latiniste sur deux est issu des deux catégories sociales les moins favorisées selon le Ministère : employés, artisans, commerçants, chômeurs…

- Les latinistes issus de milieu défavorisé ont beaucoup plus de chances d’obtenir leur brevet ou d’accéder à une terminale scientifique que les non-latinistes. Sans doute parce qu’il s’agissait à l’origine de bons élèves : la DEPP s’est déclarée incapable d’établir « un lien entre apprentissage du latin et progression scolaire ». Que n’a-t-elle comparé en ce cas, à niveau scolaire égal en 5e, le parcours des élèves issus de milieu défavorisé latinistes et non latinistes, comme elle pouvait le faire ? Au fond, le latin dans le cadre de l’option, c’est la différenciation pédagogique : c’est donner plus à ceux qui veulent faire plus, où qu'ils soient.

Alors pourquoi ces accusations terribles de ségrégation, d’élitisme latiniste ? Qui peut croire un instant que le principal problème du collège public Evariste-Galois de Nanterre (64% de réussite au brevet) serait l’existence de sa section latiniste ? Mais pas l’existence d’une terrible double ségrégation : celle de l’enseignement privé, financé par l’État, et la ségrégation résidentielle des communes voisines (Rueil-Malmaison ou Neuilly) ?

En accusant une ségrégation imaginaire, peuplée comme autant d’épouvantails des fantômes d’une école disparue depuis longtemps (ou des traumatismes de certains : songeons au principal concepteur des nouveaux programmes de français abhorrant le souvenir de ses cours de latin), on occulte les vraies ségrégations qui traversent l’école, plus âpres à affronter.

En désignant un bouc émissaire, on justifie par l’idéologie « progressiste » une entreprise de rationalisation budgétaire drastique partagée par toutes les majorités politiques successives : dans la version initiale de la réforme, près de quatre mille postes de lettres classiques devaient être convertis en postes de lettres modernes au moment où une crise des vocations endémique frappe les lettres classiques et les lettres modernes.

Il n’y a, derrière cette suppression, aucune prise en considération de ce que les humanités peuvent apporter à une école moderne.

Écoutons pourtant les professeurs qui, en invitant leurs propres enfants à faire du latin, ne pratiquent pas un délit d’initié mais savent toute l’importance des humanités pour la formation de l’esprit.

Refonder l’École AVEC les humanités

Pourquoi ?

Peut-être parce que les langues anciennes représentent le meilleur de l’interdisciplinarité (au nom de quoi on les fait paradoxalement mourir), mais une interdisciplinarité qui n’est pas factice : qui établit mille liens fructueux avec l’histoire, avec les arts, avec la philosophie, avec le droit, avec la politique, avec les sciences, avec les langues européennes (romanes ou pas : 65% de l’anglais provient directement ou indirectement du latin).

D’autres pays ne s’y sont pas trompés, qui proposent cet héritage à une bien plus large part d’élèves que nous : en Allemagne, plus de 800.000 latinistes lors même que l’allemand n’est pas une langue romane.

Ensuite parce que ces langues sont évidemment comme une petite lucarne venue du fond des âges éclairer  notre langue si mystérieuse, sa syntaxe rigoureuse, son orthographe complexe, le sens nuancé de ses mots, les réseaux lexicaux qui la traversent comme autant de veines bien vivantes et que les élèves découvrent toujours avec émerveillement, comme on découvre ce que l’on savait sans le savoir. Une lucarne qui éclaire aussi notre histoire, nos arts, nos sciences, bref une grande partie de ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes.

Mais avant tout enseigner les humanités parce que c’est notre mission humaniste de transmettre ce trésor. Ne cédons pas à cet utilitarisme ravageur qui a beaucoup nui à l’enseignement des langues anciennes en en faisant des options ancillaires du français par exemple : enseignons-les pour elles-mêmes, avec leur beauté et leur génie propre.

Peu importe qui nous sommes, d’où nous venons : nous pouvons tous hériter de ce trésor pour l’éternité, génie de l’art, génie de la pensée. Cette res publica, qui appartient à tous, n’est-elle pas la meilleure façon de faire république ?

Comment ?

Pour refonder l'École avec les humanités, soyons moins défaitistes que Paul Veyne et proposons une mesure symbolique et forte : rendre obligatoire l’enseignement du latin pendant les une ou deux premières années de collège, par exemple, avec un véritable horaire de latin : une vraie démocratisation en somme. Puis la possibilité pour tous de continuer en option.

Instituons dans les programmes de français de primaire une initiation au latin plus fructueuse que l’enseignement actuel de l’anglais

Parallèlement : sanctuarisons les langues anciennes dans les collèges de l’éducation prioritaire, c’est-à-dire garantissons le latin et le grec ancien pour tous ceux qui le souhaitent.

Mais pour pourvoir les postes vacants, il est impossible de faire l’économie d’une refondation plus générale de l’École : redonnons au métier son attractivité et attaquons-nous durablement à la crise des vocations enseignantes, la première de notre République après deux crises de recrutement dans les années 1950 et les années 1970-80) : la filière des lettres classiques, qui destine avant tout à l’enseignement, est bien la figure de proue de cette crise sans précédent.

Pour le reste, soyons pragmatiques et bousculons un peu les choses.

Prenons acte du millier de postes perdus depuis 2011 et de l’effondrement du nombre de candidats. Peut-on faire renaître la filière de lettres classiques (68 admis en 2016) ? Ne faut-il pas revenir sur l’aberrante et archaïque dichotomie entre lettres classiques et lettres modernes ?

Dans l’immédiat et pour revaloriser l’actuelle option de latin au Capes de lettres, ne peut-on accorder (sur le principe de la certification complémentaire) une bonification dans les affectations pour les établissements dans lesquels des heures de latin sont vacantes aux titulaires d’un Capes de lettres option latin (ou d’un Capes de lettres classiques) ?

A moyen terme, si le Capes de lettres classiques ne peut être sauvé, ne peut-on faire de l’option latin un enseignement obligatoire du Capes de lettres modernes (et le grec un enseignement optionnel), réunissant ainsi deux Capes que l’histoire scolaire a opposés si absurdement ?

Au lycée, ne peut-on repenser la filière L et l’affectation post-bac, en accordant un bonus dans APB aux bacheliers de série L ou aux optionnaires de langues anciennes dans certaines grandes voies d’orientation (classes préparatoires commerciales, licence de droit, de lettres ou de langues etc.) ?

Conclusion

Nous devons résister de toutes nos forces à une menace qui pèse plus généralement sur l’enseignement du français et de la littérature, de la philosophie, des arts : de tout ce qui est libéral au sens ancien. La suppression des options de langues anciennes va de pair avec la déshérence de l’enseignement de la grammaire, de l’orthographe, avec les rectifications orthographiques imposées dans les nouveaux programmes ou plus généralement l’introduction autoritaire de pédagogies de plus en plus dispersives dans l’école.

Ne devenons pas amnésiques, luttons contre la précarisation de notre professionnalisme, refusons un relativisme culturel de plus en plus général, qui bientôt touchera d’autres disciplines.

La crise des humanités n’est pas seulement celle du collège, mais celle de la vocation à enseigner, à transmettre et plus largement la crise de la culture et, pour citer Jean Clair, d’un hiver qui commence.

À nous de nous mobiliser, de nous unir, d’écrire, de proposer, de nous manifester, ne pas laisser mourir les langues anciennes : une fois mortes vraiment, elles ne renaîtront pas.

Loys Bonod