17 septembre 2016

20160917 couvertures

La réforme du collège devenant concrète en 2016, la ministre n’affirme plus avec assurance, comme en 2015 :

« Demain on fera faire plus de latin et de grec à plus d’élèves parce qu’on les réintègre dans la scolarité obligatoire, dans les 26h de l’enseignement hebdomadaire »[1]

Bien sûr que non : ni le grec ancien ni le latin (jusqu'à 3h par semaine pendant un ou trois ans) ne ne sont intégrés dans les 26h de l’enseignement obligatoire : on se demanderait bien où et comment. Les parents d'élèves peuvent d’ailleurs s’apercevoir que leurs enfants n’ont pas de cahier de grec ou de latin.

Ce qui est « intégré » dans les enseignements obligatoires (ou plutôt retranché des horaires des disciplines du tronc commun), c’est éventuellement l’EPI LCA (« Langues et cultures de l’Antiquité ») qui porte bien mal son nom puisque de langue (latine ou grecque), il n’y en aura point dans cet EPI d’une année au plus… parfois de quelques mois ou quelques semaines seulement !

Conscient de cette énormité (dont certains médias sont néanmoins dupes), le ministère est devenu plus prudent à la rentrée : « […] non seulement, le latin et le grec ne disparaissent pas, mais ils sont renforcés : trois fois plus d’élèves qu’aujourd’hui auront une initiation ! » indique l’entourage de la ministre[2], comparant étrangement une simple initiation et un véritable enseignement disciplinaire. Initiation sommaire à la culture antique, précisons-le, qui peut être assurée par des professeurs de n’importe quelle discipline : on voit combien les langues anciennes sont « renforcées » !

Pour rassurer et mieux promouvoir cette « initiation » culturelle, le ministère l’a alors présentée comme nouvelle dans les programmes du tronc commun : « j’ai, en parallèle, souhaité que les nouveaux programmes de français sensibilisent les élèves à l’histoire de la langue française et à ses origines latines et grecques » a ainsi affirmé la ministre de l’Education nationale[3]. Des inspecteurs indiquent que « la réforme du collège donne une place nouvelle aux Langues et Cultures de l’Antiquité : le programme de français invite explicitement à convoquer les littératures et langues grecques et latines »[4]

Il s’agit en effet, nous dit-on, d’ouvrir la culture antique à tous. Mais ne l’était-elle pas déjà dans les programmes de la scolarité obligatoire ? Relisons-les un peu.

Les programmes de français de 2008

La consultation des programmes de français de 2008 démontre pourtant que cette initiation n’a rien de nouveau[5]. Il s’agit par exemple, pour la lecture, de « fonder une culture humaniste » avec des lectures conduites en classe qui permettent « d’initier aux mythes, contes et légendes, aux textes fondateurs et aux grandes oeuvres du patrimoine. »

« Le socle commun de connaissances et de compétences prévoit, au titre de la culture humaniste (pilier 5) que, tout au long de la scolarité au collège, les élèves soient « préparés à partager une culture européenne par une connaissance des textes majeurs de l’Antiquité (L’Iliade et L’Odyssée, récits de la fondation de Rome, La Bible) […] » (p. 2)

En 6e, le professeur fait lire des « textes de l’Antiquité » à travers « des extraits choisis parmi notamment les œuvres suivantes » : « L’Iliade, L’Odyssée d’Homère ; L’Enéide de Virgile ; Les Métamorphoses d’Ovide » (p. 5). Pour l’étude de l’image, « le professeur puise principalement dans l’iconographie très riche liée aux textes de l’Antiquité et à leur représentation au fil des siècles. Il procède aussi à l’étude comparative d’images représentant les mêmes épisodes, par exemple le jugement de Pâris, la chute de Troie, la rencontre des Sirènes […] » (p. 6). Pour l’histoire des arts, « la priorité est accordée à l’Antiquité , l’étude des textes fondateurs permettant de mettre en valeur la thématique « Arts, mythes et religions » (p. 6).

En 5e, pour l’orthographe lexicale, le professeur présente « les préfixes et suffixes usuels d’origine latine » et « les préfixes usuels d’origine grecque ».

En 3e, le professeur étudie la continuité et le renouvellement des formes théâtrales « de la tragédie antique au tragique contemporain » (p. 12). A cette fin, il peut faire lire, intégralement ou par extraits, Sophocle ou Euripide.

Les programmes d’histoire de 2008

La consultation des programmes d’histoire de 2008 est encore plus éloquente :

  • Un quart du programme de 6e est consacré à « la civilisation grecque » (thème 1 « Au fondement de la Grèce : cités, mythes, panhellénisme » ; thème 2 «La cité des Athéniens (Ve-Ive siècle) : citoyenneté et démocratie » ; thème 3 au choix « Alexandre le grand » ou « La Grèce des savants ») (pp. 6-7)
  • Un quart du programme de 6e est consacré à Rome (thème 1 : « Des origines à la fin de la République : fondation, organisation politique, conquêtes » ; thème 2 « L’Empire : l’Empereur, la ville, la romanisation ») (p. 8)
  • Un dixième du programme de 6e est consacré aux débuts du christianisme « dans le cadre de l’empire romain » (p. 9)

Une fausse ouverture

Il n’y a donc pas de « place nouvelle », d’« intégration » ou d’« initiation » nouvelle à la culture antique dans les programmes de 2016 : les programmes précédents y consacraient déjà une très large place. Ce qui n’empêche pas une responsable nationale du SE-Unsa, favorable à la réforme, d’affirmer ingénuement : « L'EPI LCA permet à un très grand nombre d'élèves de découvrir la culture latine. C'est déjà mieux qu'avant ».

Pour asseoir le mythe d’une « démocratisation » de la culture antique (à défaut des langues anciennes), on a donc réussi l’exploit de recycler en innovation scolaire, avec son indispensable sigle attestant de la modernité pédagogique (EPI LCA), une longue tradition du collège. Il est vrai que, sur le même principe, la réforme instaure le miracle d'un « accompagnement personnalisé » (sic)... qui est pris sur les cours et se pratique en classe entière.

Mais il y a pire.

Comme on le voit, avec l’Antiquité, les programmes de français et d’histoire de 2008 étaient conçus de manière interdisciplinaire pour la 6e (les programmes antérieurs également, à vrai dire).

Or c’est le paradoxe de la réforme du collège 2016 que de prôner l’interdisciplinarité pour les équipes éducatives mais de l’interdire dans les programmes scolaires : l’Antiquité est toujours traitée en 6e en histoire mais la notion de héros épique n’est plus abordée qu’en 5e en français. L’EPI « Langues et cultures de l’Antiquité », que doivent pouvoir mettre en œuvre toutes les disciplines du tronc commun, n’est possible qu’à partir de la 5e... alors que le programme d’histoire en 5e va « du Moyen Âge à la Renaissance »[6]. Ainsi, les professeurs les plus compétents (histoire et lettres classiques) pour mettre en oeuvre cet EPI en sont donc exclus !

Avec de telles aberrations pédagogiques, on voit mal comment les disciplines, censées dialoguer entre elles, pourraient ainsi « faire sens » pour les élèves. Mais souvenons-nous que le but premier de l'EPI LCA était d'engloutir habilement les options de langues anciennes pour les faire disparaître.

Bref, pour le dire autrement, ce que la communication ministérielle y gagne, les élèves y perdent. Le progrès pédagogique, on vous dit !

@loysbonod

[4] Lettre de rentrée des IA-IPR de lettres de l'académie de Strasbourg « La réforme du collège donne une place nouvelle aux Langues et Cultures de l’Antiquité » (6 septembre 2016).

[6] Le programme d’histoire de 2016 (cycle 4) essaie malgré tout d’inscrire l’étude de l’Antiquité dans celle du Moyen Âge et de la Renaissance de manière très amusante :

Croisements entre enseignements

Langues et cultures de l’Antiquité

Importance des documents latins et grecs du Moyen Âge : étude de chroniques. Comprendre en quoi le latin et le grec sont liés à l’identité européenne.

Thème 1 de la classe de 5e, « Chrétientés et islam (VIe-XIIIe siècle), des mondes en contact :

Byzance et l’Europe carolingienne ».

En lien avec les langues anciennes ; contribution au parcours d’éducation artistique et culturelle.