16 août 2016

Faisant le récit de sa vie[1], Paul Veyne, normalien, agrégé de grammaire, professeur honoraire d’histoire romaine au collège de France, revendique, au gré de ses souvenirs, « une façon d’être ou de paraître non conformiste ».

De fait la reprise en 2014 de sa proposition iconoclaste et récurrente de supprimer ce « moignon » qu’est l’enseignement actuel des langues anciennes[2] pour créer à la place un institut des langues anciennes dans le supérieur, sur le modèle de l’Institut des langues orientales, n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

En 2015, le ministère de l’Education nationale a tenté de supprimer purement et simplement les options de langues anciennes au collège. Pour donner le change, il a fait croire que ces enseignements disciplinaires seraient désormais dispensés… sur l'horaire d’autres disciplines. Une assurance qui n'a trompé personne : le ministère a rapidement fait volte-face en rétablissant des options sous le nom ridicule d’« enseignements de complément ». Un rétablissement trompeur qui signe, en réalité, la mort lente d’un enseignement séculaire.

Séculaire car le petit Paul Veyne, par exemple, « né en 1930 dans le Midi de la France, dans un milieu presque populaire » a pu bénéficier de cet enseignement qui fut pour lui, après la découverte d’une amphore à Cavaillon, « un autre choc [...] décisif ».

« Le fils de bourgeois que je n’étais pas* entra en sixième classique. Le professeur de lettres nous dit que tout homme cultivé devait avoir lu deux livres, la Bible et Homère. »

Paul Veyne s’enthousiasme pour L’Odyssée, est ravi par les Hymnes homériques, qui scellent son sort à dix ans :

« [...] ne me sentant pas les talents paternels de négociant, je deviendrais moi aussi professeur de lettres classiques »

« Le livre jaune [des hymnes homériques] devint pour moi un objet de passion ; dès leurs jeunes années, d’autres enfants font de même, pour la vie, la découverte du jeu d’échecs ou, de nos jours, le maniement de l’ordinateur. Oui, l’érudition est ludique : elle est intéressante mais n’a aucun enjeu matériel, ni moral, ni souvent esthétique, ni social ni humain, c’est une simple curiosité, mais compliquée, ce qui fait son plaisir et son intérêt. Le livre jaune de la collection Budé devint l’échiquier ou l’ordinateur d’un jeu ésotérique auquel je voulais apprendre à jouer. Sur les pages de droite figuraient les hymnes d’Homère en grec et en caractères grecs ; à gauche, en français, l’énigme de cette langue et de cette écriture était résolue : quelqu’un avait su traduire. »

Un demi-million de jeunes élèves français, attirés par la même « énigme » des langues anciennes, suivent aujourd’hui l’enseignement de l’une d’entre elles. Un chiffre jamais atteint dans l’histoire de la République : le latin, notamment, est bien plus démocratisé qu’en 1940, quand il était obligatoire, mais pour quelques-uns seulement, dans les sections classiques des collèges bourgeois : il ressemblait alors davantage à un « moignon » : aujourd’hui tous les collèges ou presque en proposent l’enseignement[3].

Aujourd’hui non seulement cet enseignement, désormais ouvert à tous, est plus vigoureux que jamais mais près d'un latiniste sur deux est issu des deux catégories sociales les moins favorisées[4] : comme l’indique une étude de la DEPP, « à milieu social et niveau scolaire identiques » il y a « plus de latin dans les collèges d’éducation prioritaire. »[5] La même étude, qui refuse néanmoins d’établir « un lien entre apprentissage du latin et progression scolaire », montre que les latinistes issus de milieu défavorisé ont beaucoup plus de chances d’obtenir leur brevet ou d’accéder à une terminale scientifique que les non-latinistes.

Paul Veyne s'émeut de son parcours, à rebours de la reproduction sociale :

« Biographiquement parlant, je suis un produit de l’école, cet ascenseur social républicain. J’ai été le premier bachelier de ma famille ».

C’est donc bien tristement que l'historien vieillissant souhaite supprimer un enseignement démocratisé comme jamais et priver des centaines de milliers d’élèves de la veine dont lui-même a bénéficié. Et nombreux, hélas, sont les “progressistes” qui s’appuient sur l‘autorité de l’historien pour applaudir à un tel suicide.

Au détriment d'un demi-million de petits élèves curieux, et de tous les autres à venir.

@loysbonod

 

* Nota : la formule surprenante  de Paul Veyne (« Le fils de bourgeois que je n’étais pas ») mérite d'être mise en perspective par les autres éléments de sa propre autobiographie : issu d'« un milieu presque populaire » (sic), Paul Veyne est néanmoins entré dans un collège bourgeois en 1940. De fait, son père, sous-directeur dans une société vinicole, gagnait suffisamment bien sa vie pour disposer d'une bonne à la maison, ravitailler sa famille à prix d'or sur le marché noir pendant la guerre, payer des leçons d'anglais à ses enfants à l'approche de la Libération ou encore, un peu plus tard, acheter une Mercedes à son fils étudiant.


[1] Paul Veyne, Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas (2014). 

[2] « Le Point », entretien avec Paul Veyne : « Supprimer le latin au lycée et retraduire Ovide ! » (26 novembre 2014)

Voir dans "L'Opinion" : "Polémique sur le latin : et si la France créait une grande école des langues anciennes ?" (4 août 2016)

[3] François Baluteau, « Curriculum optionnel et composition sociale. Le cas des collèges », revue Socio-logos (n°8, 2013)

[4] Pascale Fourier dans « Mediapart » : « Latinistes, fils de bourgeois et de profs? C'est faux ! » (2015)

[5] Avenir latin grec, « Latin : une belle reconnaissance de DEPP » (30 octobre 2015)