24 décembre 2015

thermomix

La mode est au « tout en un » : les émissions culinaires, particulièrement vivaces dans les médias ont popularisé les usages de merveilleux robots, capables de tout faire, hacher, touiller, monter en neige, pétrir, cuire, et autres merveilleux usages[1].

 L’enseignement des langues anciennes est lui l’objet de deux réputations contradictoires :

- celui de la totale inutilité à tout : inadaptation au monde moderne (trop vieux - par définition, trop élitiste par tradition, trop exigeant par nécessité, trop incompréhensible pour des élèves par toutes les erreurs induites des réformes antérieures, et qu’il a le mauvais goût de mettre en lumière).

Ou

- celui de l’utilité à tout (principe dit « du Thermomix ») : il permettrait ainsi d’apprendre quasiment tout : le français, mais aussi les langues européennes, l’origine de ces langues et leur évolution[2], de travailler sur l’art de la traduction, entre textes sources et textes cibles dont on peut varier le choix et les techniques[3] dans le cadre interdisciplinaire, de connaître les origines des sciences et leur évolution, ou de l’univers et de ses différentes conceptions à travers les siècles[4], de comprendre « les mécanismes de la langue » grâce son « observation raisonnée » (mais y a-t-il d’autres façons d’observer ?) observation transposable à la langue française-mais-pas-seulement, de connaître la cuisine d’Apicius et de la comparer à celle de Bocuse, ou /et de s’initier à la philosophie de Platon pour voir ses liens avec celle des néo-platoniciens[5], d’étudier le vocabulaire et les arts, la science et la cuisine, la littérature et la géographie, l’histoire et la course à pied, la mythologie et le cinéma, bref : il explique tout, vous dis-je, comme « le poumon » de Toinette. De confronter culture et sciences antiques et contemporaines, de voir les rapports entre culture latine et culture grecque, de saisir la confrontation des cultures passées pour mieux saisir les enjeux contemporains, d’apprendre l’altérité et le vivre-ensemble, la citoyenneté et l’assimilation des populations venues d’ailleurs. Le tout et le rien donc.

Et ce dès les premières années du collège.

De même que les robots culinaires s’adressent aux cuisiniers débutants, l’enseignement des langues et cultures de l’antiquité y compris de l’antiquité tardive (et des traces que l’antiquité a laissées dans l’ensemble des cultures modernes) s’adresse aux élèves débutant le collège.

Mais apprendre à faire la cuisine est un art de patience et de maturité. Qui demande du temps. Qui exige d’apprendre les façons de faire patiemment, une à une, en détail. La pâtisserie pas en même temps que le bœuf bourguignon. L’art de la pâte à choux pas en même temps que la taille des légumes en julienne.

La maîtrise de l’art demande, en un mot, de la précision.

De l’amour aussi.

Sinon, on risque d’être surtout bon dans l’art de la mauvaise soupe aux parfums étranges plus qu’exotiques et aux associations improbables, pour utiliser la langue de la modernitude, plutôt qu’harmonieuses.

Or de l’amour, les langues anciennes, dont l’apprentissage s’appelait jadis joliment, et sans doute très exactement, « les Humanités », en manquent cruellement dans la nouvelle réforme du collège, (comme déjà, il faut bien le dire, dans les réformes précédentes qui ont préparé celle-ci).

Mais le génie de cette réforme est d’associer, dans une inspiration culinaire digne d’un Trimalcion déchaîné, l’utile à tout et l’utile à rien : voici le latin-grec « thermomisés ».

D’où l’étrange pièce-montée d’un enseignement qui n’est plus une discipline mais « un complément » (alimentaire ?), à distribuer dans les cadres éclatés des EPI ouverts à tous (mais dans les collèges qui en seront volontaires uniquement) et d’un enseignement de complément ouvert à ceux qui y seraient attirés on ne sait plus trop bien par quoi ni comment[6] et encore moins par qui : devant l’exigence d’une telle quantité de libres-volontés, montées en « dispositifs » diversifiés, on se demande d’ailleurs quelle différence cela fait, en terme d’« accessibilité démocratique égalitaire » avec l’enseignement élitiste jadis ouvert à tous, dans le cadre d’une discipline clairement identifiée (probablement la différence est-elle surtout dans l’irréalité et l’infaisabilité de la mise en place).

Entre l’inutilité de les enseigner et leur utilité multi-usages, le drame est que notre ministre de tutelle ne peut trancher : après hésitations, elle opte pour la synthèse.

Je devrais plutôt dire le potage (que l’on pourra plus élégamment appeler « velouté »).

La seule publicité non mensongère étant que ce nouvel appareil est en effet capable de hacher, touiller, pétrir et cuire.

Nos élèves. Le savoir. La connaissance exacte des choses. Ce que disait finalement le mot « humanités » : c’est tout un travail que de faire un homme, un travail qui exige la construction d’une culture, faite de transmission d’abord, pour mieux pouvoir ensuite s’émanciper, prendre ses distances, penser par soi-même. On ne pense pas dans la confusion, mais par la pesée rigoureuse de chaque ingrédient.

Qui disait : la tête bien faite plutôt que bien pleine ?

Il semble que les initiateurs du nouveau collège correspondent très exactement à ce que Montaigne redoutait, lorsqu’il s’interrogeait ainsi sur les qualités du bon pédagogue. Cette phrase si souvent citée à tort et à travers prend avec ce dernier « projet de programme pour les Langues et cultures de l’Antiquité », dont il a été si difficile d’accoucher, une résonance tellement exacte qu’on en tremble.

De l’enseignement scolastique critiqué par les humanistes aux enseignements Dgescolastiques qui tuent les humanités, la boucle semble bien bouclée.

De quoi être véritablement dégoûté, écœuré, estomaqué.

Cette tambouille mal apprêtée ne laisse pour toute saveur qu’une grande amertume.

Il reste toutefois une grande différence avec le Thermomix : un cuisinier talentueux pourra néanmoins avoir de cet appareil un usage festif.

Mais avec les nouveaux programmes proposés en langues anciennes et l’esprit général de cette fichue réforme du collège, un professeur même talentueux ne pourra plus rien faire : car la vraie interdisciplinarité de l’enseignement, c’est que lorsqu’on ne peut s’appuyer sur ce qui a été vu et compris avec les professeurs des autres disciplines et des années antérieures, on ne peut rien tout seul. On ne refait pas tous les savoirs du monde à chaque heure de cours.

Avec ces programmes confus, qui mélangent les disciplines comme ils mélangent les niveaux et qui reposent sur la bonne volonté des uns et les initiatives intempestives des autres, on n’arrivera qu’à ce pourquoi ils ont été conçus : « l’instruction rapide », comme on dit « restauration rapide ».

Qu’on se rassure néanmoins, ce seront bien toujours les mêmes, finalement, qui auront accès à la grande cuisine.

Mireille


[1] Thermomix :

« Transformez votre façon de cuisiner avec le nouveau Thermomix®. Ce modèle unique combine une balance électronique ultra-précise, une façon rapide de cuisiner et un mixeur efficace. Cet appareil culinaire réellement polyvalent est aussi capable de cuire, rissoler, mijoter et cuire à la vapeur »

[2] Projet de programme pour l’enseignement des Langues et cultures de l’Antiquité » , p. 7 :

« De manière à donner davantage de sens à l’apprentissage, on contextualise l’histoire des langues et des alphabets, on fait découvrir leurs origines et leur devenir, en français et dans d’autres langues européennes. »

[3] Pied de page, p. 6 : « Réalisation d’un court-métrage en langue ancienne avec sous-titrage en français. Doublage en latin d’un extrait de film »

[4] Annexe : rappel des pistes pour la thématique « Langues et cultures de l’Antiquité » des EPI présentes dans le volet 3 du programme du cycle des approfondissements (cycle 4) – Projet de programme p.11 :

« Partie « Physique-chimie »

• En lien avec les langues de l’Antiquité, l’histoire, les mathématiques, la technologie.

Histoire des représentations de l’Univers : les savants de l’école d’Alexandrie (Eratosthène et la mesure de la circonférence de la Terre, Hipparque et la théorie des mouvements de la Lune et du Soleil, Ptolémée et le géocentrisme, Aristote et la rotondité de la Terre…) ; les instruments de mesure (astrolabe, sphère armillaire…).

• En lien avec les langues de l’Antiquité, l’histoire, les mathématiques, la technologie.

Sciences et Antiquité : héritage de la Grèce antique dans la construction de la science.

Partie « Mathématiques »

• En lien avec les langues anciennes, l’histoire, les sciences.

Questions de sciences dans l’Antiquité.

Mesure de la circonférence de la Terre par Eratosthène ; racines carrées ; Thalès, Pythagore ; fractions égyptiennes ; différents systèmes et formes de numération. »

[5] Cela se fera en 5e,ou 4e , indifféremment ou répétitivement, d’ailleurs, vu la complexité de la chose :

Annexe

« Partie français :

• 5ème : Recherches sur l’utilisation du latin au Moyen Âge. Les évolutions de la langue française.

5ème, 4ème : Décryptage de textes latins du Moyen Âge au XVIIIe siècle (religion, sciences et philosophie). »

[6] Projet, p. 2 :

« Au cycle 4, cet enseignement des langues et cultures de l’Antiquité relève de trois dispositifs qui se complètent :

- Il s’inscrit dans le cadre d’enseignements dispensés à tous les élèves, particulièrement le français, à travers la découverte de l’histoire de l’écriture, l’étude du lexique qui fait connaitre les éléments de composition issus du latin et du grec et la constitution d’une culture littéraire et artistique qui s’appuie sur des corpus intégrant des œuvres de l’Antiquité.

- Il fait l’objet d’Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI), déterminés au sein de chaque établissement, qui proposent des approches des langues et cultures de l’Antiquité faisant converger les apports de différentes disciplines.

- Il est dispensé aux élèves volontaires dans le cadre de l’enseignement de complément « Langues et cultures de l’Antiquité » dont le programme figure ci-après. »