7 décembre 2015

Goya

De l'application concrète de la réforme

La mise en œuvre de la réforme du collège 2016 témoigne, par sa confusion généralisée, du caractère improvisé autant que l’abandon du caractère national des enseignements. S’agissant des langues anciennes, les directions sont à ce point contradictoires qu’il est évident que la réforme n’a aucun sens.

Puisqu’on ne lit rien dans la presse sur l’application très concrète de cette réforme censée « démocratiser » les langues anciennes, à nous de proposer une première synthèse en cette fin d’année 2015 : celle-ci est édifiante.

 

L’EPI LCA

C’est la nouveauté interdisciplinaire du cycle 4 (5e-4e-3e) qui devait intégralement remplacer les options dans la première version de la réforme. L’EPI LCA est pris sur les « enseignements communs » d’autres disciplines. Mais de nombreuses questions restent en suspens : est-il malgré tout assuré par le professeur de lettres classiques ? Concerne-t-il tous les élèves ou quelques-uns ? S’étend sur un an ou sur trois ans ? Quel est son programme ?

Niveaux et publics concernés

Florence Robine, la DGESCO, a d’abord évoqué en mars un EPI « dérogatoire » qui pourrait être pluri-annuel (sur les trois ans du cycle 4) et ne concernerait qu’une partie des élèves, les latinistes à proprement parler. Scénario confirmé en septembre par un diaporama de la DGESCO pour la formation des chefs d’établissement, avec des EPI latinistes. Dans l’académie de Rouen, on en a déduit que les latinistes ou hellénistes suivraient donc plus d’EPI que les autres pendant le cycle 4.

Mais la circulaire d’application publiée en juillet est plus ambiguë : elle indique que l’EPI LCA peut être suivi chaque année du cycle, sans préciser si ce doit être de façon continue[1]. Et la circulaire de l’Inspection générale s’oppose à la conception de la DGESCO : l’EPI LCA doit concerner tous les élèves et il est recommandé de l’ouvrir sur le niveau de 5e[2] : les autres niveaux ne sont pas mentionnés. Dans l’Académie de Poitiers, on prend moins de précautions : « Nous suggérons qu’il soit ouvert en 5e pour tous les élèves, à raison d’une heure/semaine, et afin que le coût ne soit pas excessif, il n’est pas indispensable qu’il soit ouvert sur les trois années du cycle 4. »

Seul problème : la ministre avait assuré que l’horaire pour les latinistes (EPI LCA + enseignement de complément à chaque niveau) resterait inchangé : on voit ce qu’il en est !

Programmes concernés

Question toute bête : le « L » de LCA renvoyant bien aux langues latines et grecques, doit-on apprendre le latin dans l’EPI LCA ? En principe non puisque l’EPI LCA (comme tous les autres EPI) articule deux autres enseignements communs dont il doit traiter les programmes.

C’est effectivement ce que l’on a compris dans l’académie de Poitiers : « L’EPI doit donc concourir au programme de lettres (et non de latin) ».

Pour l’Inspection générale, au contraire, l’EPI LCA « doit prendre appui sur les programmes disciplinaires » à commencer… par « celui des enseignements de complément latin et grec » ! Les nouveaux programmes confirment cette interprétation, qui indiquent à propos du programme de français qu’il peut être mis, dans le cadre des EPI, « en lien avec les langues anciennes ». Le président du Conseil supérieur des programmes, interrogé sur l’enseignement de complément, a indiqué qu’il serait dédié « à une étude plus approfondie de la langue et des textes », confirmant que l’EPI LCA aborde les langues et les textes antiques.

Dans les académies de Rouen et de Marseille, on insiste bien sur le fait qu’il ne faut pas « séparer l’apprentissage de la langue latine (ou de la langue grecque) et celui de la culture latine (et grecque). » Selon les IPR, il s'agirait essentiellement de travailler des textes latins et grecs en lien avec les textes étudiés en français.

Reste un détail : comment peut-on « travailler des textes latins et grecs », et donc apprendre le latin et le grec ancien… sur l’horaire de français ?

Professeurs et disciplines concernés

La circulaire d’application indique que les professeurs de lettres classiques ont « vocation, avec les professeurs d'autres disciplines, à être mobilisés pour la prise en charge de l'enseignement pratique interdisciplinaire « Langues et cultures de l'Antiquité ». « Vocation » qui laisse donc une marge d’interprétation puisqu’elle s’étend… aux « autres disciplines ».

Dans l’académie de Rouen, on ne sort pas de l’ambiguïté : « les professeurs de Lettres Classiques interviennent dans les E.P.I […] tous les professeurs peuvent intervenir et le professeur de Lettres Classiques est l’expert de référence. »

Dans l’académie de Marseille, on suggère un travail conjoint entre le professeur de lettres modernes qui ferait l'EPI sur ses heures de français et le professeur de lettres classiques qui le ferait sur un temps plus restreint (sans doute pris sur la marge d'autonomie).

L’académie de Paris est plus radicale : pas besoin de travail en équipe puisque le professeur de lettres classiques... peut assurer seul l'interdisciplinarité de l’EPI LCA ! Interrogé sur l’éventuelle monodisciplinarité de l’EPI LCA (contraire à l’arrêté ministériel), le président du CSP n’a su apporter une réponse claire.

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Dans l’académie de Poitiers, interprétation radicalement inverse : l’EPI LCA ne peut être ouvert avec un couple lettres modernes/lettres classiques puisque ce serait alors deux fois le français (et non le latin et le français) qui serait sollicité. L’« expert de référence » n’est plus nécessaire dans l’EPI LCA :

« Dans la mesure où l’EPI concourt au programme des disciplines du tronc commun (et non du latin), le fait que l’enseignant ne soit pas de lettres classiques n’est pas un problème, et de nombreux enseignants de lettres modernes se porteront probablement volontaires. Et l’EPI pourrait même être pris en charge sans le concours des professeurs de lettres. »

Pour rassurer les professeurs, dans la même académie, il a été précisé que les EPI LCA pouvaient être courts, très courts : de l’ordre de quelques heures. A quoi tient le « latin pour tous »...

L’enseignement de complément

La question du professeur ne se pose en principe pas. Il est cependant à noter que les diverses circulaires ressentent le besoin de préciser instamment que l’enseignement de complément sera assuré par le professeur de lettres classiques et sera doté d’un programme. Besoin qui en dit long…

Evidemment DGESCO, Inspection générale ou IPR assurent – contre le texte de l’arrêté (et contre toute logique puisqu’il n’a plus de valeur de « complément » d’un EPI LCA réduit à une seule année) – que cette option est conditionnée à un EPI LCA : ce conditionnement sert d’argument pour contraindre les professeurs de lettres classiques à participer à l’EPI LCA et donc à la mise en place de la réforme. Le texte de l’arrêté, seule référence, n’impose pourtant aucune condition.

Le programme, non encore rédigé, devra s’accommoder de contraintes contradictoires : horaires variables, possibilité d’entrer ou de sortir à tout niveau du cycle, « complément » d’un EPI non défini nationalement. Pour le CSP, impossible d'en tenir compte !

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Dans les textes l’horaire de cet enseignement est à géométrie variable (« dans la limite d’une heure en 5e » par exemple). Dès lors, certains chefs d’établissements envisagent de ne pas le proposer à tous les niveaux du cycle : ils peuvent s’y sentir encouragés par la circulaire de l’Inspection générale, pour qui « un élève qui souhaiterait commencer le latin ou le grec en classe de 4ème ou de 3ème est autorisé à le faire. » Dans l’académie de Marseille, on s’oppose tant bien que mal à une option qui ne commencerait pas en 5e.

Dans l’académie de Poitiers en revanche, on apporte cette précision pragmatique :

« l’enseignement de complément peut aller jusqu’à 1h/2h/2h ; ce qui signifie qu’il peut aussi être organisé sur moins d’heures, en fonction des effectifs des élèves. »

Horaire ajustable, publics changeants, niveaux d'enseignement variables, programme impossible : on voit quelle fiction d’« enseignement » est celle de l’enseignement de complément.

On a créé un monstre

Cujus regio, ejus religio : dans chaque académie, cette réforme hâtive et mal bâtie est interprétée de mille façons diverses, dans une confusion consternante et dans l'indifférence des médias. Seule certitude : l'enseignement des langues anciennes en sortira en lambeaux épars, comme nous le répétons ici depuis presque neuf mois.

De fait, avec l'attelage difforme EPI LCA/enseignement de complément, on a créé un monstre inviable pour laisser croire aux plus crédules, après avoir tenté de les supprimer brutalement, que le latin et le grec ancien survivraient dans la réforme du collège. La ministre avait même affirmé qu’ils en sortiraient « renforcés ».

Quand sera peu à peu pulvérisée dans les collèges publics la vivante tradition des humanités, cet enseignement pourvoyeur de mixité sociale, de culture et d'humanisme, la mémoire de cette imposture restera attachée à son ministère autant qu’à son nom.

Et pour cela, personne ne peut l’envier.

 
Article édité le 10/12/15 : ajout du second tweet de Michel Lussault.
 
Bonus :
20151126 nvb

[1] « Un élève peut ainsi suivre l'enseignement pratique interdisciplinaire « Langues et cultures de l'Antiquité » en classes de cinquième, quatrième et troisième. »

[2] « L’objectif affiché de cette réforme étant de permettre à davantage d’élèves de découvrir les langues anciennes, il convient de donner la possibilité à chaque élève en début de cinquième de suivre l’EPI LCA de manière à susciter son intérêt et l’envie de suivre les enseignements de complément latin ou grec . »



Portrait de Loys
Loys a répondu au sujet : #993 il y a 1 an 7 mois
Pour les différents échos selon les académies, voir ce fil : avenirlatingrec.fr/forum/commentez-l-act...aire-y-a-rien-a-voir