Avec l'intervention de Najat Vallaud-Belkacem devant la Commission des affaires culturelles et de l'éducation de l'Assemblé nationale, le 24 mars 2014, la position du ministère sur les langues anciennes évolue encore un peu.

Les horaires, qui n'étaient jusque ici prudemment pas évoqués (un EPI = 1,5h par semaine), sont désormais garantis dans l'état existant (par exemple 3h en 3e), ce qui constitue un indéniable progrès dans le combat pour sauver l'enseignement des langues anciennes au collège. Mais ce progrès des horaires, en forme de contre-feu médiatique, pose en réalité plus de questions qu'il n'en résout :

- Pourquoi appeler "enseignement pratique interdisciplinaire" ce qui n'en est pas un, puisque ni pratique ni ne faisant l'objet d'un travail d'équipe ? Dans le discours ministériel la notion d'interdisciplinarité a évolué, la ministre reconnaissant enfin le caractère interdisciplinaire sui generis des langues anciennes.

- Si seul le statut d'option facultative est abandonné, pourquoi l'EPI LCA ne s'intitule-t-il pas EPI latin ou EPI grec ancien ? Il est vrai qu'une certaine ambiguïté sur l'enseignement lui-même est inhérente au discours ministériel : "moderniser", c'est "d’autres choses à voir que la langue en tant que telle"; "pouvoir aborder, au-delà de la langue (mais la langue sera préservée évidemment, aura un temps), les questions d’histoire".

- Ajoutons que si "les programmes découlent du socle", il faut donc en déduire qu'aucun programme n'est prévu pour les langues anciennes...

- L'horaire de 3h en 3e par exemple correspond donc à celui de deux EPI dans l'année. Or les élèves doivent participer à au moins deux EPI : comment résoudre cette contradiction ?

- Les EPI ne sont pas choisis par les élèves or l'EPI LCA serait suivi par les élèves "s’ils le souhaitent" (sic). Comment résoudre cette contradiction (à moins que l'EPI latin par exemple ne soit imposé au lieu d'être choisi comme c'est le cas pour les options) ?

- Mais le plus grave demeure : par principe, l'horaire des EPI est pris sur le temps des enseignements disciplinaires, le français pour les professeurs de lettres classiques. Sur 4h de français, il faudrait donc retrancher 3h de latin ou de grec ancien ?

 

Pour le reste, l'argument paradoxal de la démocratisation des langues anciennes n'est pas recevable.

- Comment le latin ou le grec ancien pourraient-ils être "généralisés" puisqu'ils ne constituent qu'un EPI parmi huit ?

- A propos d'une introduction dans l’enseignement de français (c'est-à-dire en ajoutant à un programme déjà important et qui devra être suivi avec moins d'heures disciplinaires, en raison de la mise en place des EPI) d'une "initiation à l’étude des langues anciennes", en réalité déjà pratiquée ponctuellement par les enseignants de français, il ne peut s'agir à proprement parler d'un élément de démocratisation d'un véritable enseignement, approfondi et méthodique, des langues anciennes.

- Dans tous les collèges de France, le latin ou le grec ancien n'est pas "un droit ou une possibilité pour quelques-uns". Il est ouvert à tous. Mes élèves de ZEP s'appelaient Chris-Marty, Claire, Charilla, Thomas, Zohra, Audrey, Baskar, Alice, Youssef, Mickaël, Mylène, Ambre, Audrey, Raissa, Sandrine, Abdon... Le discours ministériel est à l'unisson de celui de la FCPE qui estime, au mépris de la réalité, que ces enseignements sont "réservés à une "élite"" et qui s'oppose "au maintien des dispositifs ségrégatifs qui favorisent le tri précoce et la sélection des élèves". Les langues anciennes ne sont pas pratiquées par des privilégiés, mais par des volontaires, des élèves soucieux de progrès ou d'ouverture culturelle, ou à qui leurs parents veulent offrir toutes les chances de réussite, dans les REP comme ailleurs.

 

On le voit l'improvisation se poursuit au ministère, qui continue par ailleurs d'affirmer, contre l'évidence, que des postes sont créés pour mettre en place la réforme quand en réalité ils sont directement pris aux "options" brutalement supprimées. Il est étonnant que la presse ne souligne pas une si évidente contradiction.

Maintenons notre mobilisation pour que le sort d'un enseignement séculaire ne soit pas réglé dans l'urgence sur le coin de table d'un bureau de la rue de Grenelle.

Paris, le 25 mars 2015

Loys Bonod, professeur de lettres

@loysbonod

 

Édition du 25 mars 2015 à 16:26 : la ministre confirmait solennellement hier la suppression des options (avec l'argument de l'élitisme) mais le maintien des horaires (avec l'argument de l'excellence). Aujourd'hui on apprend que ce serait... l'inverse !