28 octobre 2015

Après une étude du CNESCO en mai sur l’absence de mixité sociale à laquelle contribueraient les langues anciennes dans les collèges, une étude de la Cour des comptes en septembre fustigeant le coût exorbitant de ces options pour la Nation, voici qu’une étude de la DEPP (l’organe statistique du Ministère de l'Éducation nationale), portant sur les cohortes d'élèves latinistes en 2007, vient ˗ à point nommé ! ˗ pour achever l’enseignement des langues anciennes.

En résumé, les latinistes sont en grande partie de bons élèves ou des élèves issus de milieu favorisé. Un scandale, justifiant implicitement la suppression, brutale ou progressive, de cet enseignement : haro sur le baudet !

Heureusement, une lecture un plus approfondie de cette étude se révèle finalement beaucoup plus positive.

 

Ce que l’étude ne dit pas

Curieusement, comme l’étude du CNESCO ou comme l’étude de la Cour des comptes, l’étude de la DEPP ne renseigne pas sur la proportion de latinistes dans l’enseignement privé, bien plus élevée (en 2014, 24% contre 18% en 5e)[1] : non, la ségrégation ne peut venir bien sûr que du latin lui-même.

Si le latin est davantage choisi par les élèves issus de milieu favorisé, l'étude de la DEPP oublie de préciser que, d'après les propres chiffres du ministère rapportés par Pascale Fourier, près d'un latiniste sur deux est issu des deux catégories sociales les moins favorisées.

L'étude n'indique pas non plus quelle est, en éducation prioritaire, la proportion d'élèves latinistes issus de milieu favorisé. Il est vrai que la réponse est évidente.

L’étude de la DEPP s’attarde longuement sur les taux d’abandon aux différents niveaux, comme preuve d'un échec de cet enseignement.

Si le latin constituait une « filière » de la reproduction sociale, pourquoi cette filière serait-elle abandonnée au lycée, au moment le plus crucial de la scolarité ? En réalité cette question mérite un examen plus attentif.

D'abord, si « 80 % des élèves qui avaient commencé le latin en cinquième ne l’étudient plus en seconde »[2], il faut préciser que les langues anciennes ne sont pas proposées dans les voies professionnelles (presque un tiers des élèves en 2011) et technologiques : peut-on considérer l'orientation dans une voie autre que la voie générale comme un « abandon » ?

Dans la voie générale elle-même, tous les lycées ne proposent pas l’option latin. Mais surtout, si en 3e, le latin subit la concurrence du grec ancien, au lycée c'est davantage la pression scolaire qui s'accentue dès la seconde, avec la prédominance de la série scientifique vers laquelle ambitionnent de s'orienter (et s'orientent) la majorité des élèves : une option facultative de langues anciennes est considérée comme un handicap dans la recherche du rendement scolaire immédiat. Les langues anciennes souffrent d'ailleurs de la déshérence plus générale de la série littéraire : les latinistes et hellénistes de première sont aux deux tiers des scientifiques.

Ajoutons enfin que le latin doit, depuis 2010, affronter en seconde la concurrence déloyale d'« enseignements d’exploration » à la fois attrayants (la nouveauté), moins contraignants (moins d’heures de cours, pas de notation, un engagement d'un an seulement) et immédiatement utiles (correspondant à des « profils » scolaires) : les enseignements d'exploration « scientifique et technologique » sont ainsi choisis par les deux tiers des élèves en seconde GT.

Il faut être passionné et courageux, ne pas craindre les horaires tardifs dus aux alignements de classe, pour poursuivre l'option de latin pendant trois ans au lycée !

Les bonnes nouvelles

Si l’étude constate que les meilleurs élèves sont plus nombreux à devenir latinistes (ce dont on ne s’étonnera pas puisque l’option ajoute des heures du cours et du travail supplémentaire), elle n’en concède pas moins qu’une petite fraction des élèves les plus faibles deviennent malgré tout latinistes[3], preuve, s’il en faut, que le latin n’est absolument pas « réservé à quelques-uns ».

Logiquement, les élèves sont en proportion moins nombreux dans l’éducation prioritaire : 18% contre 25%. « Cet attrait en apparence moins grand pour le latin tient exclusivement au fait que les collèges de l’éducation prioritaire accueillent, par construction, des élèves plus fragiles scolairement. » Précisément, cette proportion est au contraire bien plus élevée qu’attendue : « À milieu social et niveau scolaire identiques, plus de latin dans les collèges d’éducation prioritaire. » L’étude aurait dû mettre en perspective ce chiffre avec le ratio de bons élèves dans l’éducation prioritaire : nul doute que l’écart est bien plus élevé. De fait le latin bénéficie d’une belle vitalité dans l’éducation prioritaire, où les élèves du dernier décile, les meilleurs élèves, sont bien peu nombreux. A ce sujet, l’étude, qui cite pourtant François Baluteau, oublie d’ailleurs de préciser que le latin et le grec ancien sont proposés dans 93% des établissements défavorisés[4] !

Autre enseignement : « Les enfants issus de milieu favorisé font plus souvent le choix du latin lorsqu’ils sont scolarisés dans les réseaux d’éducation prioritaire ». C’est bien reconnaître que le latin participe de la mixité scolaire entre établissements. Qu’en sera-t-il quand les collèges de l’éducation prioritaire, pour proposer davantage de demi-groupes dans d’autres disciplines, fermeront leurs sections latinistes ?

Le latin au service de l’égalité des chances

Plus important : si l'on considère comme une réussite l’accession à une terminale scientifique, le latin participe de l’égalité des chances, et bien moins artificiellement que la convention CEP de Sciences Po. L'étude montre en effet que les latinistes issus de milieu défavorisé ont beaucoup plus de chances d’obtenir leur brevet[5] ou d’accéder à une terminale scientifique[6] que les non-latinistes. Sans doute parce qu’il s’agissait à l’origine de bons élèves, mais également parce qu’ils ont tiré le plus grand profit de cet enseignement : l’étude n’est cependant pas capable d’établir « un lien entre apprentissage du latin et progression scolaire ». Que n'a-t-elle comparé en ce cas, à niveau scolaire égal en 5e, le parcours des élèves issus de milieu défavorisé latinistes et non latinistes ?

Car à vrai dire ce lien semble pourtant évident à tous ceux qui choisissent cet enseignement : contrairement à ce que laisse penser l’étude de la DEPP, le latin n’offre aucunement un « parcours protégé » et ne permet aucune stratégie d’évitement : il n’est commencé qu’en 5e, c’est-à-dire un an après l’affectation au collège. De plus et contrairement à un préjugé tenace, dans l’immense majorité des collèges, les latinistes ne sont absolument pas regroupés dans des classes latinistes[7], mais au contraire dans des alignements de classe (avec des horaires pénibles expliquant à eux seuls une large part des abandons). Si le latin peut rapporter des points au brevet, il n’en rapporte pas dans la procédure d’affectation post-3e : des latinistes peuvent d’ailleurs être affectés dans des lycées... ne proposant pas l’option latin.

Il y a longtemps que le latin n’est plus la filière ségrégative à laquelle certains veulent encore croire ou faire croire : la « section classique » du collège bourgeois des années 60, effectivement caractérisée par l’enseignement non optionnel du latin, a disparu corps et âme depuis cinquante ans : le latin s’est démocratisé.

Au fond, c’est presque un miracle qu’il y ait encore en France des centaines de milliers de petits latinistes, attirés par un enseignement devenu facultatif. Et de fait, avec le collège unique, jamais il n’y a eu autant de latinistes en France. Au lieu de jeter sur eux l’opprobre, ne devrait-on pas s’en réjouir, notamment en éducation prioritaire, car c’est bien d’une certaine foi dans le travail, dans l’effort et plus généralement dans l’École, qu’ils témoignent ?

Si le latin est encore choisi au XXIe siècle, c’est bien parce qu’il contribue toujours autant à la formation de l’esprit. Au lieu de stigmatiser, comme s'il s'agissait d'un privilège de classe, les enseignants qui poussent leurs enfants à choisir cette option (comme ils les préservent des écrans ou les emmènent dans les bibliothèques et les musées), que ne suit-on l’exemple que donnent ces pédagogues un tant soit peu avertis ? 

Le latin est d’autant plus important qu’il constitue, pour certains élèves, un apport culturel, une ouverture sur la langue qui ne peuvent en aucun cas être dispensés à la maison. Au lieu de mettre en place une réforme qui met gravement en cause cet apport en faisant semblant de le « démocratiser », que ne soutient-on les professeurs faisant, auprès de tous, et surtout de ceux qui ne peuvent disposer de cet apport, la promotion du latin ? Que ne garantit-on, en particulier, les ouvertures de sections latinistes pour tous les élèves qui le souhaitent en éducation prioritaire ?

Ou, plus ambitieux, que ne propose-t-on pas véritablement cet enseignement à tous les élèves, comme l’a proposé une dynamique association de professeurs[8] ?

Il est vrai que, dans l'éducation prioritaire, les parents d'élèves protesteront moins contre la disparition du latin. Mais ne nous leurrons pas : dans les établissements les plus favorisés, qu’ils soient publics ou privés, les options de langues anciennes continueront d’être dispensées.

Ne recréons pas les ségrégations et l'école du XIXe siècle.

 
Article mis à jour le 3 novembre 2015 avec l'article du 30 octobre 2015 de Pascale Fourier.

[1] Ministère de l'Éducation nationale, « Repères et références statistiques 2015 »

[2] D’après cette étude, le taux de non poursuite de l’option en seconde est de 62,5%, et non « les trois quarts » comme l’a affirmé Najat Belkacem.

[3] 4% du premier décile des élèves les plus faibles, 10% en moyenne des cinq premiers déciles des élèves les plus faibles.

[4] François Baluteau, « Curriculum optionnel et composition sociale. Le cas des collèges », revue Socio-logos (n°8, 2013)

[5] « En fin de troisième, au diplôme national du brevet (DNB) à la session de juin 2011, 96,3 % des élèves ayant étudié le latin en cinquième réussissent cet examen contre 80,1 % pour les non-latinistes. Cet écart de 16 points entre latinistes et non-latinistes varie en fonction du milieu social. Il est de 5,6 points pour les élèves issus de milieu très favorisé et de 21,4 points pour les élèves issus de milieu défavorisé . »

[6] « Environ 36 % des élèves étudiant le latin en cinquième se retrouvent cinq ans plus tard en classe de terminale S. Pour les non-latinistes, cette part n’est que de 13 %. Là aussi, des disparités entre milieux sociaux existent : l’écart entre latinistes et non-latinistes est moins prononcé pour les enfants de milieu très favorisé que pour ceux des milieux défavorisés. »

[8] Le GRIP (Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes) : « Introduction au programme de latin du GRIP » (2015)