23 octobre 2015

20151023

Mes chers collègues,

Dans tous les collèges de France, votre hiérarchie vous somme – pour que l’enseignement du latin ou du grec ancien ne disparaisse pas en 2016 dans votre collège –, de participer à la mise en place de la réforme. On conditionne cruellement l’« enseignement de complément » à l’existence d’un enseignement pratique interdisciplinaire de langues et cultures de l’Antiquité.

Vous savez, par ailleurs, que votre refus de participer peut entraîner d’importants changements dans les services dans votre collège, avec des postes de collègues éventuellement menacés.

Le moment est venu de prendre une décision.

Nous savions déjà qu'il sera impossible d'enseigner le grec ancien ou le latin dans l'EPI LCA.

Nous savions également que ce que nous voulons sauver, cet « enseignement de complément », est un monstre pédagogique, une option avec un horaire non seulement mutilé mais non garanti nationalement, une option dont les programmes auront été écrits dans l’urgence, sans culture, sans civilisation et, pour tout dire, sans âme. Des ombres de disciplines, qui seront privées jusque de leur nom même.

Chers collègues, nous savions que, dans les niveaux où existent plusieurs groupes de latinistes, ce sera une chance si un seul sera maintenu avec un horaire réduit. Que, par conséquent, les postes de lettres modernes et classiques sont d’ores et déjà menacés. Nous savions que les EPI LCA ne seront finalement pas pluriannuels, comme il a d’abord été annoncé.

Nous savons maintenant, que l'enseignement de complément pourra n’être dispensé que pendant deux ans ou même un an sur les trois ans du cycle, au gré du chef d'établissement. Nous savons également, puisque cette nouvelle option pourra être remise en cause chaque année (si l'EPI LCA n'est pas reconduit ou si elle n'est pas reconduite elle-même), bref qu'elle n'offrira aucune pérennité à l'enseignement des langues anciennes.

Ne nous y trompons pas : nous savons que cette réforme voulait dès le départ supprimer brutalement l’enseignement des langues anciennes et ses options. La sorte d’alternative qu'on vous impose aujourd’hui est donc digne des pires méthodes de management moderne puisqu’on vous demande, pour enterrer les langues anciennes, de creuser vous-même la tombe.

Chers collègues, vous n’avez pas à porter le poids d’une responsabilité qui incombe à ceux qui veulent, d’une façon plus douce aujourd’hui, faire disparaître de l’enseignement secondaire les humanités classiques. Laissez-leur porter ce fardeau seuls.

Le seul remords que nous pourrons éprouver, dans un an, dans dix ou vingt ans, ce sera peut-être de ne pas nous être battu jusqu’au bout pour qu’un simple arrêté ministériel, qui ne prendra effet que dans un an, soit retiré. Plusieurs recours solides ont été portés devant le conseil d’Etat contre le décret et l’arrêté. De nouveaux pourront l’être1. De nombreux collègues ou parents n’ont pas compris encore la réforme, qui ne demandent qu’à être mieux informés. De nombreux soutiens actuels de la réforme peuvent changer d'avis dans l'année à venir.

Tant que nous pouvons espérer, nous avons le devoir de ne pas désespérer.

Il faut songer à Churchill après Munich : « Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre ».

Il faut songer à Démosthène et à son combat bien plus désespéré que le nôtre :

« Voyez, Athéniens, où est montée l'arrogance de Philippe. Cet homme ne vous donne point à choisir entre la paix ou la guerre ; il vous menace, et même, dit-on, avec une hauteur outrageante ; son avidité n'est point encore assouvie de tout ce qu'il a conquis : il avance toujours, et pendant que vous temporisez nonchalamment, il vous enveloppe de tous côtés. Quand donc vous porterez-vous à votre devoir ? »

(Démosthène, Première philippique)

Loys Bonod


[1] Rien dans les textes n’indique, par exemple, que l’« enseignement de complément » devra être conditionné à l’existence – par définition précaire – d’un enseignement pratique interdisciplinaire.