19 septembre 2015

Clytemnestre assassinant Cassandre

Les Cassandre avaient donc raison.

Sur le terrain, les premiers projets de mise en œuvre de la réforme du collège 2016 trahissent le véritable sort réservé à l’enseignement des langues anciennes.

Ainsi, dans un collège public de Nîmes, loin d’être élitiste (avec une réussite au brevet très inférieure à la moyenne académique), une première organisation concrète a été proposée par le principal cette semaine. Le « latin pour tous » ? Dans la scolarité d’un élève de ce collège de province, ce sera en tout et pour tout une petite heure en quatrième, dans un « enseignement pratique interdisciplinaire » (sic). Une heure « de projet », partagée entre des professeurs de deux disciplines du tronc commun, n’importe lesquelles, où l’on n’apprendra évidemment pas le latin puisque les professeurs doivent traiter leur programme disciplinaire sur cet horaire. Au niveau national, le président du SNPDEN-Unsa, le syndicat majoritaire des chefs d'établissements, favorable à la réforme, a confirmé que l'EPI LCA ne devrait concerner qu'un seul niveau.

Quant au petit nombre qui suivaient des options jugées élitistes, remplacées dans la langue du ministère par des « enseignements de complément », ils ne seront plus qu'un seul groupe par niveau au lieu de deux, et avec un horaire réduit. Pour le latin et le grec ancien de ce collège, c’est au total un horaire pulvérisé : 5h seulement contre 17h proposées jusque-là, soit presque un poste de lettres classiques supprimé… et un poste de lettres modernes qui n’est plus à pourvoir. Un double gain miraculeux pour le ministère, s’agissant de deux concours sinistrés et déficitaires depuis des années : convertir magiquement les professeurs de français, latin, grec en professeurs de français uniquement. Il y a en France plus de 7.000 collèges, qui tous ou presque proposent le latin ou le grec ancien…

Depuis plusieurs mois, la ministre dénonçait déjà « ce mythe selon lequel on supprimerait le latin » (pour mémoire, les nouvelles options ont été précipitamment créées quinze jours après l’annonce de la réforme…), affirmait avoir constaté cette année « une augmentation du nombre de professeurs de latin », ou bien que le latin était « réservé à certains », que les latinistes étaient tous regroupés dans les « bonnes classes » (en réalité dans 19% des collèges seulement selon une étude sociologique), ou bien que les professeurs « se content[aient] de faire juste des déclinaisons aux élèves »

Mais, avec à l'esprit l’exemple de ce premier collège de Nîmes, on peut maintenant relire d’autres déclarations que la ministre a martelées dans les médias depuis le 11 mars, sans guère être contredite. Que chacun soit juge de l’usage qui est fait des mots par un ministre de la République :

« La réforme du collège préserve l'enseignement du latin et du grec. » (17 avril 2015, Twitter)

« Il ne s’agit pas de supprimer un droit ou une possibilité pour quelques-uns, il s’agit de généraliser cela […] dans d’autres pays on a su moderniser l’apprentissage des langues et cultures d’origine. » (24 mars 2015, Assemblée nationale)

« [la réforme a] vocation à promouvoir le latin et le grec en nombre d'élèves » (6 mai 2015, « iTélé »)

« Non le latin et le grec ne disparaissent pas du collège. Au contraire : ils sont renforcés […] Demain, avec l’enseignement langues et cultures antiques, vous aurez deux heures en 5e, trois heures en 4e, trois heures en 3e. Mais pour un plus grand nombre d’élèves. » (13 avril 2015, BFM)

« Non, la réforme n'enterre pas le latin. Bien au contraire […] Cela va contribuer à démocratiser cet enseignement. » (20 avril 2015, « Le Point »)

« Ce n'est pas la disparition du latin mais la généralisation du latin. […] Le latin et le grec vont continuer à être enseignés dans les mêmes quantités qu'aujourd'hui mais au lieu de concerner seulement 20% des collégiens, ils seront offerts à tous. » (25 juin 2015, « Europe 1 »)

« Si la réforme du collège était ce monstre que certains se plaisent à décrire s'apprêtant à faire disparaître le latin, le grec et l'allemand, je serais la première à m'élever contre. » (10 mai 2015, « Journal du dimanche »)

« Que les conservateurs tombent les masques ! » tempêtait Najat Vallaud-Belkacem en fustigeant les malheureux défenseurs de l’enseignement des langues anciennes. Ce sont non seulement des enseignements admirables qu’on fait mourir dans l’indignité mais, qui plus est, sans avoir le courage de le dire.

On le voit aujourd’hui : dans ce collège comme dans des milliers d'autres, c’est désormais la réforme du collège 2016 qui tombe son masque et le massacre qui commence.

Loys Bonod