Claude Lelièvre, inlassable promoteur, en matière d’éducation, de l’action ministérielle de l’actuelle majorité, vient d'enfoncer le clou – avec toujours la même obstination[1] – à propos des langues anciennes.

L’historien de l’éducation explique en effet comment De Gaulle s’est trouvé « en butte à deux conservateurs », Georges Pompidou et François Bayrou… ministre de l’Éducation un quart de siècle après sa présidence ! Contre le progressisme supposé de De Gaulle[2], deux « agrégés de lettres classiques » opposés à la démocratisation du collège et usant pour cela, respectivement en 1969 et en 1993, d’une arme redoutable : le latin ! Celui-ci impliquerait en effet, selon Claude Lelièvre, « une pré-orientation de fait » (sic) contraire au collège unique.

De fait, si, avant 1968, le latin à partir de la 6e est encore caractéristique des sections classiques au collège[3], la décision d’Edgar Faure de diviser en 1968 la scolarité au collège en deux cycles égaux (« observation » puis « orientation ») ouvre la voie au collège unique de 1975 en unifiant les deux premières années du collège : « Cela doit logiquement nous conduire à reporter l’enseignement du latin à la classe de quatrième » dit Edgar Faure. L’unification pouvait tout autant supposer une démocratisation du latin à partir de la sixième mais Edgar Faure devait supposer que le latin ne pouvait décidément pas être pour tous.

En 1969 George Pompidou, présenté par Claude Lelièvre comme un « conservateur » opposé à cette unification partielle du premier cycle, ne revient pourtant pas sur les deux cycles, alors même qu’il est élu président de la République en 1969. En revanche, dans une circulaire du 1er septembre 1969, il rétablit le latin en 5e, sous la forme d'une « initiation » pour tous les élèves. Un vrai effort de démocratisation du latin, en somme : cette initiation ne s’oppose en rien aux deux cycles et n’est l’occasion d’aucune orientation. Première déformation de Claude Lelièvre.

En 1993, François Bayrou propose dès la cinquième à tous les élèves qui le souhaitent une option de latin. De fait il y a bien plus de petits latinistes en France aujourd’hui qu’avant le collège unique ! Mais pour Claude Lelièvre, citant un ancien directeur du ministère de l’Éducation nationale, se joue alors la fin du collège unique, la sixième devenant « désormais le palier d’orientation essentiel » (sic) : « coup d'état » (sic) d’autant plus curieux que la loi du 13 juillet 1995 met en place trois cycles[4] dont le dernier est intitulé « cycle d’orientation » afin de préparer à l’orientation après le collège unique. Peu importe ! Proposer dès la 5e le latin à tous les élèves – 93% des établissements défavorisés offrent aujourd’hui des options de langues anciennes – c’est, pour l’historien, une « régression réactionnaire ». Seconde déformation de Claude Lelièvre.

On le voit : l’historien amalgame insidieusement – et surtout à tort – défense du latin et refus de la démocratisation scolaire. Le latin serait une discipline inégalitaire par essence, qu’il est urgent d’éradiquer de l’enseignement secondaire. Nul doute en effet que tous les maux du collège trouvent en lui leur source : le latin, voilà l’ennemi !

La manœuvre est grossière pour défendre un ministère sur la défensive. Et surtout elle accrédite bien l’idée que la réforme avait pour vocation première de supprimer ces options coûteuses, abîmées d'abord dans des EPI nébuleux et sans programme, avant d'être rétablies mais fragiles et amputées.

Le non-dit de l’article de Claude Lelièvre est pourtant évident : François Bayrou a commis le crime de défendre vigoureusement les langues anciennes contre une réforme qui veut les faire mourir sans avoir le courage de le dire.

Réjouissons-nous néanmoins : si, pour la cinquième fois depuis l'annonce de la réforme, Claude Lelièvre monte au créneau contre les langues anciennes, c’est qu’il y a péril en la demeure. Cave ne cadas !

@loysbonod


[1] Claude Lelièvre, sur son blog de "Mediapart" du 8 juin 2015 : « Collège: De Gaulle en butte à deux conservateurs, Pompidou puis Bayrou »

Rappelons à toutes fins utiles que Claude Lelièvre a participé à la rédaction du programme éducatif du parti socialiste en 2012. Autres articles récents de l’historien sur le même sujet :

- 27 mars 2015 : « Les langues anciennes peuvent avoir un avenir »

- 27 mars 2015 : « De la culture intensive à la culture extensive du latin »

- 3 avril 2015 : « Une mise en cause unilatérale de Bayrou »

- 17 mai 2015 dans « Le Courrier picard » : « L’enseignement du latin n’a rien à voir avec la maîtrise du français »

[2] Ce n'est pas le progressisme pédagogique ou le souci de démocratisation scolaire qui animait De Gaulle : il s'agissait, selon André Robert (L’école en France de 1945 à nos jours) plutôt d'étendre « le service scolaire au plus grand nombre de jeunes, dans les limites définies par les besoins et les possibilités de l'appareil économique ». André Robert rapporte que Jacques Narbonne, conseiller du président pour l'éducation, s'agaçait de l'opposition de Pompidou à «l'idée essentielle d'un ajustement des formations à l'emploi par une orientation planifiée et contraignante ». «D'une certaine manière, dit André Robert, les fondements économiques de la politique de démocratisation ont été effacés des mémoires , ce qui a sans doute contribué à brouiller la compréhension de l'évolution postérieure vers le collège unique ».

[3] Le décret n°63-794 du 3 août 1963 stipule que les nouveaux CES comprennent « trois groupes de sections », dont la voie I des sections classiques (avec latin à partir de la 6e) et modernes (sans latin) de l'enseignement général long. Ce qui était modifié par ce décret, ce n’était pas la place du latin, mais le premier cycle du secondaire unifié et en quelque sorte détaché des lycées.

Les deux autres voies :

- Sections modernes de l’enseignement général court (voie II)

- Classes du cycle de transition et du cycle terminal pratique (voie III)

[4] 6e : observation, 5e-4e : approfondissement, 3e : orientation