Madame la Ministre (et ses conseillers)

Je doute que ma prose parvienne jusqu’à vous, et je sais que vous n’en tiendriez aucun compte si c’était le cas, mais j’ai besoin de vider mon sac. Je suis professeur d’histoire-géographie, affectée cette année dans deux collèges.

J’achève l’année avec une sensation d’amertume et d’intense fatigue. Pourtant, tout s’est bien passé avec mes élèves ; je commence à avoir un peu d’expérience, j’arrive à m’occuper des élèves les plus en difficulté (pas assez, à mon goût, mais allez donc aider réellement un élève lorsqu’il est dans une classe à 28), je pense être efficace dans mon travail. J’essaie de proposer à mes élèves des solutions, des coups de pouce pour les aider à apprendre, je fais tout mon possible pour les aider et, dans l’ensemble, ils s’en rendent bien compte.

Cette amertume et cette fatigue, c’est vous qui les avez causées. Avec votre réforme du collège fondée sur quelques dogmes qui n’ont jamais été démontrés, et avec votre surdité.

Le collège français proposerait des options élitistes, comme le latin, les sections bilangues, les sections européennes, qui seraient réservées à quelques happy few. Comment expliquer que le latin soit proposé dans presque tous les collèges, et ouvert à tous les élèves ? Les sections bilangues et européennes sont également ouvertes à tous. Ce n’est pas en prenant ces moyens et en les saupoudrant que l’on fera monter le niveau en langues. Pour cela, il faudrait un peu plus d’ambition, et un peu plus de moyens : je reprends l’exemple de ma classe de 4e à 28. Ils sont 28 en cours d’anglais et d’espagnol. Comment voulez-vous qu’ils progressent ? J’ai moi-même bénéficié d’une section européenne lorsque j’étais au collège (horreur ; je suis fille d’ouvriers, pas du tout issue de ces affreuses élites bourgeoises qui trustent les options des collèges) ; nous étions huit en cours d’espagnol. Huit ! Nous sommes sortis du collège avec un excellent niveau, bien loin de ce que peuvent ânonner mes troisièmes actuels.

Mais vous savez tout cela, et le but de cette réforme étant de faire des économies sous couvert de bons sentiments, vous vous en fichez.

De même que vous vous fichez de savoir que l’interdisciplinarité n’est pas le remède à tout. C’est un postulat, et comme tel il n’a jamais été démontré. Pourquoi apprendrait-on mieux en EPI qu’en cours classique ? J’attends la preuve de cette assertion. Ce que je vois, pour l’heure, c’est que vous allez amputer ma liberté pédagogique. Le pistolet sur la tempe, on nous somme de nous emparer de cette liberté – mais uniquement pour aller dans le sens prescrit. Et si ma liberté, à moi, c’est de faire des cours exigeants, pas des projets ? Je suis une réactionnaire, une pseudo-zintellectuelle.

J’ai appris des tas de choses durant ma scolarité, et très peu m’ont été immédiatement utiles. Mais lorsque vingt ans après, en dessinant un plan pour fabriquer un objet, je dois me resservir du théorème de Pythagore, je ne suis pas mécontente de l’avoir appris. Mes professeurs me l’ont fait apprendre par cœur, et appliquer dans des exercices. L’aurais-je mieux appris en interdisciplinarité ? Je n’en suis absolument pas convaincue. J’avais besoin de rigueur, comme les collégiens d’aujourd’hui – et peut-être même en ont-ils encore plus besoin que nous à leur âge, habitués qu’ils sont à zapper constamment.

Vous vous gargarisez de « remporter avec les enseignants la bataille de la démocratisation de la réussite », en nous traitant par le mépris, en faisant la sourde oreille. Nous n’avons pas lu la réforme, nous sommes des partisans de l’immobilisme, voire des complices intéressés de la reproduction des élites. Notre voix ne compte pas. Le décret d’application est publié le lendemain même de la journée d’action du 19 mai. Comment peut-on encore se dire de gauche avec de telles méthodes, et avec de tels discours ? Comment pouvez-vous vous dire de gauche quand tous vos discours sont sous-tendus par l’idée que les pauvres sont des cons ? Car c’est bien là ce qui me fatigue le plus chez vous. Vous prétendez vous attaquer à l’élite, aux bourgeois, qui seraient les seuls à bénéficier des options que vous détruisez. Comme si les pauvres en étaient absents. Comme si on demandait les fiches de paie des parents avant d’accepter un élève en latin ou en euro. Comme si ces pauvres n’avaient pas droit à ces options susceptibles de les enrichir intellectuellement. Quel parent ouvrier enverra ses enfants en séjour linguistique pour pallier les déficiences de l’enseignement des langues ? Comment les enfants des classes populaires pourront-ils découvrir les cultures anciennes ? Avec un minable EPI sans programme, sans garantie d’existence, sans la moindre égalité territoriale ? Je suis issue de ces milieux populaires, et je suis profondément indignée par votre réforme et par les inégalités qu’elle va engendrer. D’autres l’ont expliqué, mieux que moi, sur tous les tons. Il n’est pas utile que je prenne la peine d’argumenter lorsque vous ne répondez que par des éléments de langage.

Je voulais juste vous dire que les pauvres méritent mieux que cette réforme libérale. L’école publique est l’école de tous, mais elle doit surtout être celle de ceux qui n’ont pas ailleurs la possibilité de nourrir leur esprit. Vous les sacrifiez sur l’autel des économies et des fausses bonnes intentions ; pour ma part, je saurai m’en souvenir, et nous sommes nombreux.

Un professeur d'histoire-géographie