Comment la publicité pour les lessives a gagné le domaine de l’éducation

 

Je suis frappée par la valorisation de la « formule nouvelle » toujours prétendument « enrichie » qui se manifeste, en particulier, dans l’éducation. Tout ce qui pense dans ce secteur n’a de cesse en effet de proposer des « réformes » ; personne n’ose plus dire « c’était bien de faire cela » ou « ne touchons pas à ce qui marche bien » de peur d’être aussitôt catalogué comme dinosaure réactionnaire et malfaisant, pire, un immobiliste ! Les philosophes des Lumières ont montré l’illusion du principe de Tradition comme critère de vérité (« c’est bien car cela existe depuis près de deux mille ans ») : il faudrait aujourd’hui s’attaquer à l’illusion du principe de Nouveauté (« il faut réformer car réformer est nécessairement un progrès »).

Chaque ministre de l’éducation, depuis au moins (et à la louche) trente ans, et à l’exception notable de Jack Lang, (chargé, épisodiquement, d’éteindre le feu après C. Allègre) ou de la météorite Benoît Hamon, chacun a attaché son nom à une réforme, tantôt effective, tantôt avortée après manifestations . Et le moins qu’on puisse dire, c’est que toutes ces réformes mises bout à bout n’ont pas grandement amélioré les choses…

Les débats autour de la très controversée réforme du collège, incapables de s’attacher à raisonner sur le fond, se transforment en bataille de communication où des éléments de langage tels que « pseudo(-s-)intellectuels », « nécessité de réformer » ou « tenants de l’immobilisme » font figure de pensée et où le latin, renouvelant (encore et toujours !) la pratique ancestrale du bouc-émissaire, est chargé de terribles « turpitudes » : l’intérêt pour le passé et la croyance en sa valeur éminemment formatrice pour le futur.

Pourtant en matière d’éducation, la conservation du passé est essentielle : Hannah Arendt l’a dit bien mieux que moi.[1]

Mais voilà : faute de s’entendre sur ce qu’il faut absolument « conserver », faute de « moyens » aussi, et devant tant de pressions de toutes sortes pour introduire plus ou moins légitimement dans l’école, en fonction des faits divers, ou des modes, ou des lobbies, ou de l’évolution des techniques, (ou de tout cela à la fois) le code informatique ou le code de la route, le tri des déchets ou l’hygiène alimentaire, le « vivre ensemble » ou la « laïcité », on « rénove » sans cesse les programmes et les structures (formules allégées par ici, enrichies par là), sans d’ailleurs jamais établir de bilan, en empêchant ainsi tout programme, quel qu’il soit, de véritablement prendre effet sur la durée : à peine les professeurs commencent-ils à bien les maîtriser, à déceler ce qui marche (ou pas), comment il faut s’y prendre pour faire passer ce qui rebute, comment organiser au mieux une progression, pffff ! Changement, et on recommence à zéro. Pire, on a tendance à prolonger et accentuer ce qui ne marche pas (« approfondissement de la rénovation »), et à supprimer ce qui fonctionne (« démocratisation »), histoire de « changer »… Quant aux structures, les modifier sans cesse jusqu’à les rendre opaques (qui comprend vraiment le fonctionnement futur des EPI ? apparemment pas même leurs concepteurs…) a cela de commode, que cela évite de « vraiment » réfléchir sur les contenus : il est en fait assez étrange de dissocier la réflexion sur les structures de la réflexion sur les programmes ! L’on aurait décidé les unes mais on pourrait encore discuter des autres, comme si la forme et le fond étaient indépendants, comme si ce n’était pas le fond qui devrait impliquer la forme, mais bien l’inverse ! D’abord la boîte, on verra après quel produit : je ne sais pas vous, mais moi, cela me fait fortement douter de la qualité du produit…

L’exemple de la réforme des rythmes est un cas d’école exemplaire, pour ainsi dire : après une année d’intense valorisation de la chronobiologie pour justifier l’introduction des activités péri-éducatives à la charge des communes, le calendrier scolaire vient maintenant d’être établi en fonction des intérêts des stations de ski, pendant que l’on déclare anti-démocratiques les sections européennes : allez y retrouver votre latin ! Tout ce qu’on peut en déduire, c’est que les chrono-biologistes aiment les sports d’hiver … Espérons, pour aller au bout de l’innovation pédagogique, qu’ils découvrent bientôt l’intérêt d’un temps libre en septembre, pour améliorer le rendement de nos vignobles bourguignons et bordelais mis à mal par la concurrence chinoise : mais là on ne peut compter sur la Finlande pour donner l’exemple, ce qui est un obstacle non négligeable.

On rénove, frénétiquement : en réalité on économise ainsi (dans tous les sens du terme) l’effort de penser vraiment l’éducation et encore plus de la penser sur la durée.

Car voyons ce qui ne va pas dans notre école : si je pose ainsi la question, qui répondra en disant, spontanément, que ce qui ne va vraiment pas, c’est l’enseignement des Lumières ou de l’Islam ? ou encore le manque d’une obligation à l’interdisciplinarité !

Autant que je sache on n’a jamais interdit à des professeurs de travailler ensemble, s’ils le souhaitent : j’ai le souvenir d’avoir, il y a même quarante ans, travaillé par exemple sur les chants révolutionnaires avec un professeur d’histoire : personne ne nous a empêchés de prendre les classes ensemble, et de confronter nos deux approches, en français et en histoire !

Non ! Ce qui ne va pas, c’est toute « l’intendance » de l’école : des écoles ou collèges à taille démesurée où s’accumulent les cas sociaux, des hiérarchies trop frileuses ou incapables, (parfois efficaces, il est vrai, mais plus rarement !), des enseignants plus ou moins bien recrutés (et payés !), avec plus ou moins d’autorité et peut-être pire, plus ou moins de maîtrise dans leur discipline ; des élèves à qui on n’a cessé d’accorder des droits sur le terrain assortis de devoirs restés sur le papier (ah ! ces élèves « sous contrats » qui apprennent ainsi qu’un contrat, c’est du flan puisque jamais on ne leur demandera réellement de comptes !…), des parents enfin à qui on a donné une parole qui, de légitime, est devenue envahissante, impérialiste et en définitive catastrophique pour tous…

Ce qui ne va pas, c’est qu’on a supprimé toutes les exigences de niveau, remplacées par le très commode label publicitaire des « compétences », accordées massivement par tout chef d’établissement soucieux de réussir ainsi ses statistiques et son marketing plus sûrement que le cerveau de ses élèves.

Ce qui ne va pas, ce sont les conditions de travail, les classes mal conçues, les matériels (particulièrement informatiques) défectueux, les chaises inconfortables, les WC sans papier, les changements incessants avec brouhaha et tumulte dans les couloirs, les cours de maths après deux heures d’EPS, le cours de latin le vendredi soir, en fin de journée, après trois heures de maths et trois heures de français (vécu !) etc … J’en passe.

Les programmes, les cours « rébarbatifs » ont bon dos.

Comme j’aime bien parler concrètement et de ce dont j’ai l’expérience, une petite réflexion sur ce qui ne va pas, à mon sens, dans l’enseignement du latin, ce Saint-Sébastien sur qui sont décochées les flèches rénovatrices de notre jeune ministre: ce n’est pas la transformation des trois heures de cours en EPI ( plus ou moins éventuellement, et avec, selon les cas, un temps possible d’enseignement complémentaire) qui changera le fond théorique du problème et le fond réel d’inculture massive …

Pendant qu’on aggrave sans cesse les conditions matérielles et réelles du travail, ce sont les méthodes d’enseignement qui sont publiquement remises en question. Ainsi, la réforme du collège propose d’exploser (façon Raoul Volfoni dans Les Tontons flingueurs) l’enseignement du latin en le ventilant entre EPI et « enseignement de complément », à soustraire, si on le vaut veut bien , des horaires d’une autre discipline, avec l’accord préalable des équipes volontaires… : structures et horaires d’une pédagogie innovante, laissant une large autonomie aux établissements, une autre façon de dire « à bricoler sur place selon les moyens restants » …

Pourquoi ?

« Parce que le latin est élitiste » : que diable, il suffit de donner à tous les élèves une initiation au latin en sixième, et l’accès à l’option en cinquième sans numerus clausus, sur volontariat, stimulé par l’incitation efficace du professeur! Il faudrait ne pas en exclure ceux qui font telle ou telle autre option : mais il faudrait justement, pour que les parcours cohérents soient réellement accessibles à tous, qu’ils ne soient pas surchargés d’offres démagogiques concurrentielles, introduisant par exemple, à côté de faux cours d’ « aide collective personnalisée » (un concept aussi alléchant que les formules « trois en un » des shampoings), des tas de déclinaisons optionnelles, dont on évitera soigneusement d’évaluer l’(in)efficacité réelle … Il faudrait aussi que la voix des enseignants soit audible et que les choix ne soient pas uniquement soumis au démarchage commercial des établissements auprès des parents, enfermant certaines familles dans le piège d’une publicité alléchante non décryptée : il y a dans l’éducation nationale toute une stratégie de « vente » par attractivité du nom qui berne les plus démunis pendant que les milieux avertis choisissent les bonnes stratégies en fonction des contenus.

« Parce que le latin en tant que langue est trop difficile voire rebutant » : dura lex sed lex ! Faire des maths sans les chiffres (et même sans la maîtrise des lettres) c’est quand même compliqué.

Le latin sans latin n’est qu’une contrefaçon. Faisons plutôt en sorte que les élèves qui sortent du primaire maîtrisent la lecture, l’écriture et les fonctions grammaticales essentielles du français : ils seront meilleurs en latin mais aussi dans les langues étrangères (qui se heurtent en réalité aux mêmes difficultés que le latin, par le manque de maîtrise de la langue maternelle : j’entends la désolation des professeurs de langues vivantes dans la salle des professeurs !).

« Parce que le numérique permet d’accéder à de nombreuses ressources de civilisation, ce qui est aussi faire du latin, de manière plus fun que les déclinaisons » : oui et ? montrer le Colisée, c’est bien, mais cela n’a de sens que pour l’élève qui est imprégné de culture latine, sinon, ça risque fort de ne rester qu’un tas de vieilles pierres dans lesquelles Gladiator a tué Commode, avant de devenir Noé.

Pourquoi faut-il changer les méthodes d’enseignement du latin ? En fait il n’y a plus de méthodes depuis vingt ans : les « rénovations » antérieures ont en effet eu pour principale « réussite » de faire en sorte de rendre les parcours incohérents : dans un certain sens on peut dire que la sortie du nouveau produit épicomplémentaire a été préparée par de nombreux essais préalables... Il y a ainsi des cas d’obsolescence programmée dans l’éducation.

Ainsi, les élèves que je reçois en seconde n’ont aucune base d’apprentissage commune. Ce qui ne va pas s’arranger avec les EPI et les Enseignements complémentaires sans programme, soumis aux inspirations locales des « équipes » chargées de le mettre en place, pardon ! de « rénover par l’interdisciplinarité» l’enseignement « des langues et cultures de l’antiquité », (pas moins !), avec les moyens du bord, cela s’entend.

Voyons les déclinaisons : dans un esprit de liberté on a supprimé les « modèles ». Ainsi, (j’en informe le ministère qui vient de publier une BD ridicule pour vendre la réforme du collège[2]) rares sont aujourd’hui ceux qui ont appris « rosa » (sans doute avec un professeur vieux, chauve et réactionnaire) mais la plupart ont appris « gratia », « causa », « vita » ou « gloria » (sic transit…). Idem dans les conjugaisons : pour la deuxième conjugaison, « deleo » a perdu la côte, au profit d’« habeo » ou « moneo » … Il n’y a d’ailleurs plus le même nombre de conjugaisons selon les manuels : 4 dans les anciens (avec une troisième conjugaison dite mixte, à cheval sur le modèle de la troisième et de la quatrième) mais voilà qu’est apparue une 5e conjugaison. Et l’on parle encore d’ « adjectif » indéfini là où la grammaire française a mis en rayon le déterminant. Et on voudrait que les élèves s’y retrouvent !

D’autant que les appellations de la grammaire française ont, elles aussi, été soumises dans le même temps, à de nombreuses autres innovations créatives aléatoires et concurrentielles (oui, il y a des « marques » de grammaire et des concepts labellisés), en fonction de l’âge, la formation et la pratique des professeurs de français !

Ce sont des détails pour vous , peut-être, mais pour moi, cela veut dire beaucoup : cela explique déjà pourquoi certains élèves ont beaucoup de mal à comprendre qu’il y a différentes déclinaisons ou conjugaisons. De même qu’ils sont rétifs à la grammaire française. Bref, ils n’ont pas compris le fonctionnement des langues. Mais on prétend leur enseigner plus de langues : c’est là qu’on voit que la Pentecôte est un jour de foi à réactiver laïquement, en célébration du polyglottisme instantané...

Alors que l’on mette toutes ces incohérences en gerbes ou en épis, en ordre vertical ou horizontal, inversé ou spiralaire, ne changera rien au fond : il y a une façon assez simple de s’instruire, c’est d’apprendre avec méthode un contenu délivré selon une progression réfléchie, et non selon les arrivages du jour sur le marché du coin.

Mais pour cela, il faut avoir des conditions qui le permettent : le problème n’est pas l’ancien et la solution n’est pas « le nouveau », nos élèves ne sont pas des pots de yaourts ou des paquets de lessive. Ils mériteraient mieux que ce marketing délirant.

C’est là que s’applique la phrase de Montaigne si souvent détournée de son sens, car elle s’applique à celui qui conçoit l’enseignement et non à celui qui, à l’inverse, doit remplir sa tête, en le recevant de la meilleure façon : « mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine ».

Traduisons : mieux vaudrait des concepteurs un poil plus amoureux de la culture, que de brillantes sommités bardées de diplômes (ou de médailles), qu’ils rendent inaccessibles aux autres, au nom du refus de l’ « élitisme » (les œuvres caritatives sont un bon investissement), et imbibées à outrance d’économie, de communication et de techniques managériales. Pour le dire simplement : ce n’est pas l’emballage qui compte mais le contenu. Et là, il y a une vraie tromperie sur la marchandise.

Mireille



[1] Hannah ARENDT, « La crise de l’éducation » in La crise de la culture, édition Gallimard, collection Folio essais, 1989, p. 246-247

« Évitons tout malentendu : il me semble que le conservatisme, pris au sens de conservation, est l’essence même de l’éducation, qui a toujours pour tâche d’entourer et de protéger quelque chose - l’enfant contre le monde, le monde contre l’enfant, le nouveau contre l’ancien, l’ancien contre le nouveau. Même la vaste responsabilité du monde qui est assumée ici implique bien sûr une attitude conservatrice. Mais cela ne vaut que dans le domaine de l’éducation, ou plus exactement dans celui des relations entre enfant et adulte, et non dans celui de la politique où tout se passe entre adultes et égaux. En politique, cette attitude conservatrice - qui accepte le monde tel qu’il est et ne lutte que pour préserver le statu quo - ne peut mener qu’à la destruction, car le monde, dans ses grandes lignes comme dans ses moindres détails, serait irrévocablement livré à l’action destructrice du temps sans l’intervention d’êtres humains décidés à modifier le cours des choses et à créer du neuf. Les mots d’Hamlet : “Le temps est hors de ses gonds. O sort maudit que ce soit moi qui aie à le rétablir”, sont plus ou moins vrais pour chaque génération, bien que depuis le début de notre siècle, ils aient acquis une plus grande valeur persuasive qu’avant.
Au fond, on n’éduque jamais que pour un monde déjà hors de ses gonds ou sur le point de s’en sortir, car c’est là le propre de la condition humaine que le monde soit créé par des mortels afin de leur servir de demeure pour un temps limité. Parce que le monde est fait par des mortels, il s’use ; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux. Pour préserver le monde de la mortalité de ses créatures et de ses habitants, il faut constamment le remettre en place. Le problème est tout simplement d’éduquer de façon telle qu’une remise en place demeure effectivement possible, même si elle ne peut jamais être définitivement assurée. Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle ; mais c’est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu’en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu’il sera. C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. »



Portrait de VIRGINIEPFEIFER
VIRGINIEPFEIFER a répondu au sujet : #308 il y a 2 ans 7 mois
C'est MAGISTRAL, on RIT JAUNE, mais ON RIT. Même si c'est effectivement à pleurer ... On propose une CONTRE REFORME ? Rejoignez-nous sur PROPOSITIONS POUR UNE AUTRE REFORME DU COLLEGE SUR FACEBOOK. Merci pour cette bonne journée sur le front : Jean d'Ormesson et vous, c'est marcher aux côtés d'Achille et Ajax (pas celui de votre photo).
Portrait de Laure BM
Laure BM a répondu au sujet : #337 il y a 2 ans 7 mois
Tout est dit, rien à rajouter, merci !
Portrait de Anonymes
Anonymes a répondu au sujet : #450 il y a 2 ans 6 mois
Jack Lang a poursuivi la réforme d'Allègre, mais avec plus de bonhommie.

Voici pourquoi le collectif "anti-Allègre", après la démission d'Allègre et étant donné que Lang continuait sur la même lancée, a été rebaptisé collectif "Sauvons l'école".
www.geocities.ws/demission_99/tract1.pdf