9 novembre 2018

Dans "VousNousIls" : "Nous attendons que les paroles sur les langues anciennes se transforment en actes !"

Réforme du lycée : « nous attendons que les paroles sur les langues anciennes se transforment en actes ! »

Qu’en est-il de la place des langues anciennes dans les nouveaux programmes du lycée ? François Martin, président de la CNARELA, nous répond.

La réforme du lycée entrera en vigueur à la rentrée 2019. Que prévoit-elle pour les langues anciennes ?

Pour le moment, nous conservons la présence des enseignements facultatifs de latin et de grec ainsi que les mêmes volumes horaires, soit 3 heures par semaine pour les 3 niveaux du lycée. En revanche, ce qui change : il n’y a plus d’épreuve orale à la fin de la terminale puisque apparemment les options sont désormais comptées dans le contrôle continu.

Le ministre de l’Education nationale a récemment annoncé le maintien du coefficient 3 pour les langues anciennes dans le nouveau baccalauréat. Nous saluons sa décision mais demandons instamment que les textes officiels définissent sans équivoque les conditions de cette reconnaissance.

Par ailleurs, la CNARELA note la création d’un enseignement de spécialité sous le nom de « Littérature, Langues et Cultures de l’Antiquité », qu’elle a pleinement encouragée dans ses propositions. Cette discipline peut donc faire partie des 4 grandes épreuves de terminale. Il s’agit d’une grande victoire pour la CNARELA. Cette spécialité sera dispensée 4h par semaine en première et 6h en terminale. Nous espérons qu’elle soit proposée au plus grand nombre d’élèves : c’est actuellement notre combat ! Malheureusement, nous avons pris connaissance d’une note de service visant à reléguer cette spécialité au rang de celles qui seront « plus spécifiques » ou « plus rares ». La volonté du ministre de valoriser les langues anciennes est ainsi entachée par ce texte. Cette spécialité apporterait pourtant un bagage solide pour l’enseignement supérieur. Elle pourrait engager les bacheliers dans des cursus de lettres, d’histoire, d’histoire de l’art, de CPGE littéraires, et améliorer fortement leur réussite dans de nombreux parcours de sciences humaines et même scientifiques.

Cette spécialité peut donc créer des inégalités d’accès selon le lieu de résidence…

Oui, et notamment si elle n’est pas assez ouverte sur l’ensemble des établissements publics. La fuite des élèves vers l’enseignement privé, dont les parcours proposeront sûrement cette spécialité, entraînera une déperdition d’élèves exactement comme ce qu’ont connu le latin et le grec, lors de la réforme du collège de 2016. C’est une vraie inquiétude. Il est important pour nous que l’école républicaine laïque puisse offrir à tous les élèves un accès à la culture pour leur réussite.

Autre point scandaleux : les élèves n’ayant pas accès à cette spécialité vont devoir s’inscrire à des cours à distance, via le CNED, pour pouvoir en bénéficier. L’enseignement public devrait permettre d’accéder à un enseignement qui est prévu dans les textes officiels, d’où notre demande d’ouverture de la spécialité au plus grand nombre possible d’établissements publics.

Dans un entretien accordé au JDD, le ministre de l’Education nationale annonce, entre autres, que le latin et le grec « seront pris en compte dans la note de contrôle continu et seront, en plus, les deux seules options qui rapporteront des points bonus dans le nouveau baccalauréat. » Etes-vous rassuré par ces nouvelles annonces ?

Pas encore. Nous attendons les textes officiels pour entériner ces annonces. Certes, c’est un beau geste de la part du ministre de l’Education mais nous espérons réellement que ce bonus garde tout son poids en s’ajoutant à l’ensemble des points du baccalauréat et non seulement aux 10 % du contrôle continu. Les choses ne sont pas encore très claires… Nous avons réécrit au ministre pour obtenir des précisions à ce sujet et attendons une rencontre. La CNARELA va déjà être reçue prochainement à la Dgesco pour les projets de programmes.

Selon vous, même si les textes officiels n’ont toujours pas été publiés, allons-nous plus vers un progrès ou au contraire une régression des langues anciennes ?

Lorsque les textes officiels de la spécialité « Littérature, Langues et Cultures de l’Antiquité » ont été publiés en juillet, ce fut un réel pas en avant. Malheureusement, peu de temps après, un très mauvais signal a été donné par la Dgesco dans le bulletin officiel de septembre. Elle fait de la spécialité « Littérature, Langues et Cultures de l’Antiquité », une spécialité « rare », proposée dans très peu d’établissements en France. Par ailleurs, nous attendons encore une fois de voir la réalisation concrète sur le terrain. Quand les discussions commenceront sur les dotations en février, nous allons bien voir si les textes prévoyant les 3 heures d’options seront respectés. Cela va être un vrai enjeu de discussion.

Y-a-t-il toujours autant d’élèves intéressés par l’apprentissage du latin et du grec ?

Les élèves sont intéressés par cet enseignement et encore plus dans le supérieur. Il y a de très nombreuses universités qui proposent pour les non-spécialistes (étudiants en anglais, en histoire, par exemple) des cours de latin et de grec, et qui font le plein. Ces jeunes ont en effet été obligés de se mettre à cet enseignement assez tardivement, n’ayant pas eu la possibilité, alors qu’ils le souhaitaient, de le suivre au collège et au lycée. Il y a une vraie demande donc autant l’ouvrir au maximum pour qu’il y ait le plus grand nombre d’élèves qui soient formés et qui arrivent dans les universités avec un bagage conséquent. Malheureusement, aujourd’hui encore, nous notons des refus d’inscriptions d’élèves dans le second degré pour de fausses raisons (emploi du temps incompatible par exemple).

Face à cette réforme, qu’en est-il du moral des enseignants de lettres classiques ?

Pour le moment, ils se sentent rassurés. Les nouvelles annonces, entre autres sur le coefficient 3 et l’ouverture de la spécialité « Littérature, Langues et Cultures de l’Antiquité », laissent espérer des progrès. Mais encore une fois, nous sommes toujours dans l’inquiétude tant que nous n’avons pas la certitude d’avoir des textes officiels solides, des horaires fléchés et l’assurance que la spécialité sera ouverte dans un maximum d’établissements publics. Ce qui est positif : le ministère de l’Education nationale actuel est beaucoup plus ouvert à la discussion que l’ancien. Mais la Dgesco nous met encore des bâtons dans les roues…

Qu’attendez-vous concrètement de la part du ministre de l’Education, qui promet de nouvelles annonces sur le sujet en janvier prochain ?

Nous attendons que les paroles se transforment en actes ! Après des sondages réalisés en juin et en septembre dans les établissements scolaires, nous constatons qu’il reste encore de vraies difficultés. Nous souhaitons être reçus au ministère pour faire état de la situation actuelle et demandons des textes très clairs afin que les élèves puissent accéder facilement à l’enseignement des langues anciennes. Cette discipline doit être reconnue à sa juste valeur.

Lors de son interview au JDD, le ministre de l’Education nationale se pose en « défenseur absolu des langues anciennes ». Que répondez-vous à ces propos ?

Il me semble sincère. C’est une personne qui croit à la valeur de ces enseignements. Maintenant, il faut être réaliste : il y a une grosse machine derrière lui qui doit se mettre en place, à tous les niveaux, du ministère aux rectorats en passant par les inspections académiques ou encore les chefs d’établissements. Toute cette machine est très longue à mettre en mouvement, un peu trop à notre goût… C’est un vrai regret : il faudrait que le ministre soit plus rapide dans ses démarches pour que le travail qu’il compte mener produise des effets.