23 septembre 2018

Dans le "Nouvel Observateur", entretien de Victor Ladreyt avec Robert Delord : "Les élèves ne sont plus incités à choisir le latin et le grec"

"Les élèves ne sont plus incités à choisir le latin et le grec"

Pour le professeur de lettres classiques Robert Delord, la réforme du lycée décourage l'enseignement des langues anciennes. Interview.

 

Emmanuel Macron avait promis lors de la campagne présidentielle de "rétablir pleinement l'enseignement des langues anciennes". L'enseignement de ces langues dans les collèges et lycées reste cependant limité et l'offre inégale, pointe Robert Delord, professeur de Lettres classiques, et président de l'association de promulgation des langues et cultures de l'antiquité "Arrête ton char". L'enseignant tire la sonnette d'alarme dans un entretien à "l'Obs".

 

Pourquoi êtes-vous inquiet pour les langues anciennes ?

Parce qu'avec cette nouvelle réforme du lycée, les élèves ne seront plus incités à choisir ces langues. En effet, les notes de latin et de grec seront comptabilisés dans le contrôle continu pour le baccalauréat, alors que jusqu'ici, l'épreuve orale de l'enseignement facultatif des langues anciennes était doté d'un coefficient 3. Cela constitue son atout majeur aux yeux des élèves, car il peut leur permettre d'augmenter considérablement leur note. La moyenne des notes obtenues par les élèves qui choisissent l'option facultative de latin se situe entre 16 et 17 au baccalauréat. Nous notons en effet de manière positive. Ces notes font office de rémunération au mérite car les élèves qui ont étudié pendant six années de la cinquième à la terminale sont généralement récompensés par une bonne note. Mais le plus grave est qu'en première et en terminale, douze enseignements de spécialité seront proposés parmi lesquels celui des langues anciennes. Il est évident qu'aucun établissement ne pourra proposer les douze spécialités. L'association "Arrête ton char" craint donc que le choix des chefs d'établissements s'oriente vers les spécialités scientifiques, perçues comme plus sélectives et très appréciées des parents d'élèves.

 

Comment expliquer ces choix du ministère, alors qu'Emmanuel Macron avait promis durant sa campagne de "rétablir pleinement l'enseignement des langues anciennes" ?

Jean-Michel Blanquer est de bonne volonté et parait sincèrement attaché aux langues anciennes. Il nous a déjà reçus personnellement peu après sa nomination et semble attentif aux requêtes des professeurs de langues anciennes. Nous pensons que le problème ne vient pas de lui. Il est soumis à la pression de deux administrations. D'un côté, Bercy lui demande de faire des économies et de l'autre, une partie de l'administration de l'Education nationale est moins attachée que lui à la culture classique.

 

Le problème se pose-t-il dès le collège ?

Oui, car les élèves ne sont pas encouragés à continuer ou même à commencer le latin et le grec. Une circulaire a pour tant été publiée le 25 janvier dernier. Elle permet aux établissements de pouvoir augmenter, s'ils le souhaitent, leur nombre d'heures d'enseignement de langues anciennes. Malheureusement, les moyens n'ont pas suivis. Cette circulaire tente d'atténuer les dégâts causés par la réforme de 2016, qui avait fait diminuer de 40% le nombre d'heures d'enseignement du latin et du grec. Cette circulaire n'a pas les effets escomptés, car beaucoup de chefs d'établissements ont fait le choix de demeurer aux horaires de la réforme de 2016 pour ne pas dépenser leurs heures de marge avec le latin. En effet, ce n'est pas qu'un problème de financement, c'est un problème de fléchage des heures de latin. Le latin n'a pas de financement propre de ses heures car il est financé sur des heures de marge données à l'établissement pour mettre en place d'autres dispositifs. Voilà comment on se retrouve dans des situationsubuesques, où certaines classes mélangent les niveaux par manque d'heures. D'autres sont surchargées avec des classes de plus de 30 élèves, ce qui est élevé pour un cours de langue. Les directeurs ne veulent pas consacrer plus d'heures ou plus d'enseignants pour ces matières.

 

Comment peut-on expliquer ce manque de considération pour le latin et le grec ?

La gestion des établissements scolaires est de plus en plus financière et de moins en moins pédagogique : on préfère surcharger un groupe de latinistes ou refuser de créer un deuxième groupe même si les élèves sont demandeurs, plutôt que de chercher à obtenir les moyens du rectorat. Les chefs d'établissement vont préférer surcharger une classe plutôt que d'en ouvrir une autre. Nous pensons aussi que le latin et le grec souffrent de la dévalorisation de la filière littéraire. En effet, cette filière souffre d'une mauvaise image comparée aux autres. De nombreux stéréotypes sont associés à cette section et cela rejaillit sur la gestion des proviseurs qui priorisent les filières de meilleure réputation comme la scientifique.Pourtant, près de 60% les latinistes viennent de la section scientifique.

 

Qu'en est-il de la demande des élèves pour les langues anciennes ?

La demande est en progression, et c'est pourquoi cette décision est d'autant plus regrettable. Après la nomination de Jean-Michel Blanquer et sa volonté de re-populariser les langues anciennes, nous avons enregistré plus de 27.000 demandes supplémentaires au collège par rapport à l'année précédente. La demande est forte, même dans les zones d'éducation prioritaire. Mais il n'y a pas assez de places créées. Désormais, dans certains collèges, où l'on établit un numerus clausus, les élèves sont choisis alors que l'option devrait être libre pour tous. Certains établissements décident en fonction des notes des élèves, ce que nous trouvons discriminant, car on ne leur donne pas leur chance. D'autres établissements préfèrent tirer au sort, ce que nous trouvons plus juste, même si cela reste incroyable d'en arriver là. Enfin, certains collègues m'ont même raconté que des rendez-vous entre parents et professeurs sont organisés à la demande de l'établissement afin de décourager des parents d'inscrire leur enfant à un cours de langue ancienne. Pourtant, l'égalité devant le service public d'éducation est une règle inscrite dans la Constitution.

 

Craignez-vous une baisse du nombre d'élèves dans le futur ?

Sur les 20 dernières années, nous avons toujours réussi à avoir plus de 500.000 élèves étudiant les langues anciennes. Pourtant, ce ne sont pas les obstacles qui manquent. En effet, malgré les réformes qui baissent le nombre d'heures enseignées et les cours souvent placés à des horaires ingrats pour les élèves, cela montre que l'intérêt pour ces langues est toujours présent. De plus, nous assistons à une vraie démocratisation de ces matières qui séduisent des élèves venant de différents horizons. D'ailleurs, selon nos calculs, si les places n'étaient pas limitées, entre 750.000 et 800.000 élèves pratiqueraient ces langues.

 

Craignez-vous, à terme, la disparition de l'enseignement des langues anciennes ?

Si de moins en moins d'élèves ont la possibilité de choisir l'enseignement de spécialité « Littérature et LCA » au lycée, alors de moins en moins de personnes étudieront ces langues dans l'enseignement supérieur. Ainsi, nous assisterons à une diminution du nombre de professeurs de grec et latin. Entre 2012 et 2017, 1098 professeurs de langues anciennes n'ont pas été remplacés. In fine, nous craignons qu'il n'y ait plus suffisamment de professeurs pour proposer cet enseignement de façon équitable dans tous les collèges de France.