14 mai 2015

Florence Castincaud, professeur en collège dans l'Oise, membre des "Cahiers pédagogiques", a élaboré le texte suivant en grande partie à partir des contributions reçues sur la liste Crap à l’occasion du débat auquel elle a participé dans l’émission « Le grain à moudre » du 12 mai : "Réforme du collège : et les langues anciennes ?"
 

Réforme du collège : et les langues anciennes ?

Le texte qui suit est élaboré en grande partie à partir des riches contributions reçues sur la liste Crap à l’occasion du débat auquel j’ai participé dans l’émission «  Le grain à moudre » du 12 mai. Il aurait été difficile et fastidieux de citer à chaque fois le « propriétaire » d’une phrase ou d’une idée. Que personne donc ne voie un vol dans cette synthèse (forcément incomplète)  qui se présente comme telle et non comme ma propriété intellectuelle, ce ne serait d’ailleurs pas dans l’esprit du Crap ! Et tout cela est bien sûr soumis à prolongements, discussions, controverses, etc.

Face au déferlement de fausses informations, il faut évidemment combattre la désinformation, redonner les références d'Eduscol qui sont claires. (http://eduscol.education.fr/cid87584/questions-reponses-sur-la-nouvelle-...). Dire que oui, l’option « latin » (ou plutôt Langues et cultures de l’Antiquité, LCA) telle qu’elle est aujourd’hui se transforme,  en une double (voire triple) forme ; que les heures d’enseignement du latin stricto sensu diminuent (5h au lieu de 8h actuellement pour l’option  de la 5e à la 3e) et sont soumises au choix des établissements (un programme est en cours d’élaboration).  Mais que la découverte des LCA se fera à travers des enseignements pluridisciplinaires, au croisement de l’histoire et du français par exemple, voir ci-dessous.

Les choix qui seront effectués dans les établissements relèvent d'une vraie réflexion d'équipe, et certes l’intelligence collective, le travail collaboratif entre Chef et équipe pédagogique ne sont  pas installés partout, loin s'en faut. Mais les professeurs doivent s'emparer du pouvoir pédagogique pour que cet enseignement puisse  servir à tous les élèves plutôt que de créer des filières.

 

a) Sur la place du « latin » comme langue, le débat existe déjà

On n’a pas oublié une interview de novembre 2014  qui a fait grand bruit, celle d'un éminent latiniste, Paul Veyne : http://www.lepoint.fr/culture/paul-veyne-les-metamorphoses-d-ovide-le-li.... Il  plaide pour la suppression de ce « moignon » (sic) qu’est l’enseignement actuel des langues anciennes au collège, et pour la création d’un véritable institut des langues anciennes sur le modèle de l’Institut des langues orientales.

On n’a pas attendu la réforme pour s’interroger, chez les enseignants de langues et cultures de l'Antiquité, chez les inspecteurs dans les académies, chez les inspecteurs généraux, sans que cela soit toujours public bien sûr, sur les contenus et la place des langues anciennes. Les enseignants font le constat de performances assez piètres en compréhension des textes après trois ans de latin au collège ; les enseignants de CPGE (classes préparatoires) se plaignent régulièrement du niveau insuffisant de leurs élèves (mais on peut penser que c’est génétique de se plaindre du niveau dans ce milieu professionnel).

Les débat sont en cours depuis longtemps, les  programmes se sont succédés,  on les remet en chantier tous les sept ans à peu près parce que le monde bouge très vite. L’option « latin –grec » s’est appelée LCA depuis quelques années, signe d’une inflexion sur l’héritage gréco-latin plus que sur la maîtrise de la langue. Celle-ci ne serait-elle pas réservée à des spécialistes, là où l’ensemble des élèves doivent avoir été initiés à l’histoire de la langue française et  aux éléments latins encore présents dans notre langue (mots, expressions) et à leur sens ? Mais cette langue, n’a-t-elle pas une place différente des autres, comme langue « de culture » plus que comme langue à apprendre de façon besogneuse ?  Voir ou plutôt écouter Heinz Wismann,  http://www.franceculture.fr/oeuvre-penser-entre-les-langues-de-heinz-wis...)

 

b) Décadence et vitalité

Si on tient compte du nombre d'élèves scolarisés dans le secondaire, et du fait que même en 1960, parmi ceux qui faisaient des études "secondaires", tout le monde ne faisait pas du latin, le nombre de jeunes qui ont aujourd'hui des notions de latin est plus important qu'en 1950 ou 1960.  Mais d’autres options  l’ont concurrencé au collège : des options « technologie » dans les années 2000, l’option DP3 en 3e. D’autres facteurs aussi rendent l’option peu attractive, comme le fait que les heures de l’option soient souvent placées en fin de journée. Ou tout simplement le fait que des élèves répugnent à s’engager pour un an au moins, pour trois dans l’idéal, sur un programme qui est ressenti comme un peu austère. L’option « complément aire » possible dans la nouvelle réforme proposera 1h en 5ème et 2h ensuite, ce qui encourager des élèves à la choisir, l’engagement étant moins lourd.

Déclin surtout au lycée où les choix d’option, et la crainte, qui n’est pas vaine,  d’une surcharge de travail (certes, ce ne sont pas les seules raisons)  amènent beaucoup d’élèves à ne pas poursuivre. Paradoxalement, il y a peu de latinistes en 1ère et Terminale  L. Il y en a en S, et pour certains cela sert  à gagner des mentions, tout en créant des imbroglios certains  dans les emplois du temps des lycées.

De même, le CAPES de Lettres classiques en tant que Capes spécifique a disparu, remplacé par une spécialité au sein d’un Capes de Lettres unifié.

Reste que les enseignants de LCA sont des enseignants inventifs : on est loin, sauf cas isolés, des pratiques poussiéreuses de thème et de version. Les sites d’enseignements des LCA sont très vivants, font appel aux TICE avec ingéniosité, et tiennent le pari de continuer à enseigner la langue en s’adaptant aux nouveaux publics, tout en rendant dynamique l’approche de la civilisation. (Entre autres, remarquable site Tic et nunc http://www.tic-et-nunc.com/).  Il y a même depuis six ans des cours de grec par internet dans l'académie de Nantes  pour les collèges ruraux qui n’ont pas d’enseignants de Lettres classiques. (Le grec, justement, est devenu quant à lui un enseignement rare. Cependant, dans le cadre de l’enseignement du latin en 3e, de nombreux professeurs prennent du temps pour une initiation au grec.)

 

c)  Une matière pas indispensable pour la formation de l’esprit

Bien des arguments sur la valeur intrinsèque de cette langue et de cette civilisation peuvent être tenus pour d’autres enseignements. Certains  y ont trouvé leur voie d'entrée dans le monde de la connaissance, mais il y en a mille autres. Et plus personne ne prétend que le latin donne une « formation de l’esprit », un « apprentissage de la logique » supérieur  à tout autre enseignement. Quant aux valeurs véhiculées par les civilisations grecque et latine, on sait qu’elles peuvent heureusement être transmises par d’autres voies. La connaissance de ces apports est passionnante, elle doit se faire à travers les cours d’histoire qui sont, eux, indispensables.

 

d) Une matière discriminante ?

Eh bien tout dépend ... Il y a des lieux où les élèves qui choisissent cette option le font pour être dans "une bonne classe", où  tout le monde le sait,  et où on le cache. Il y a aussi la bataille des enseignants de langues anciennes pour « recruter » en 6e et ne pas perdre leurs heures. Certains en restent à une sélection de bons élèves pour cette option. D’autres se battent pour que tout élève qui souhaite découvrir  ce que c’est puisse le faire, quitte à abandonner en fin de 5e.

Quoi qu’il en soit, on ne retrouve pas en latin, sauf cas très exceptionnel, les élèves perdus, décrocheurs, en grande difficulté, qui sont ceux dont il est urgent de se préoccuper au collège, voir plus bas au chapitre « la réforme ».

 

e) des changements professionnels

Même si tout n’est pas rose pour l’enseignant de  latin (élèves inscrits contre leur gré et de (très) mauvaise humeur, élèves déçus ou découragés, grogne à cause d’une heure mal placée...), le travail se fait souvent en  petits effectifs, avec des élèves globalement de bonne volonté et des parents acquis à la cause. Les copies sont courtes et bien plus rapides à corriger. Perdre en partie cela dans la nouvelle configuration  n'est pas drôle, mais, voilà, les professeurs de lettres seront tous à la même enseigne.

Il va falloir réfléchir à la question de la formation**. Le cursus Lettres Classiques n'est plus proposé dans certaines  Universités, faute de combattants. Du coup, plus de contractuels, par exemple, dans les établissements, pour assurer les congés longue maladie et maternité, et bien sûr pas de TZR non plus. Il faut pourtant continuer à former des enseignants de Lettres classiques et ouvrir des formations « grands débutants «  à l’Université pour l’enseignement de la langue comme pour que  ces professeurs soient des ressources dans les équipes de Lettres.

 

f) Le latin dans le français et dans les  EPI

Il est bien sûr indispensable d'apporter des notions sur les racines latines (et grecques) des mots qu'on emploie dans la scolarité, et dans la vie courante (différencier horti-  et ortho-, par ex), cela se fait déjà et doit être renforcé selon la réforme en cours.

Quant aux Epi, pièce maîtresse du dispositif, ils offrent de riches possibilités ET doivent être encore longuement travaillés, (voir sur le cercle la contribution de Céline Walkowiak http://cercles.cahiers-pedagogiques.com/fil/360721/ce-que-nous-avons-com...).

S’agissant de l’EPI LCA, faut-il l’imposer en 5e à tous comme le suggèrent certains associations de langues anciennes, pour garantir qu’effectivement TOUS les élèves aient un accès à ce domaine ?  Il faut aussi travailler le lien entre l’heure ou les heures de « langue » et l’EPI sachant que tous les élèves suivant « l’enseignement de complément » ne seront peut-être pas en EPI ou l’inverse.

Du côté du travail en interdisciplinarité à partir du latin, beaucoup de possibilités :  lettres, autres langues, histoire mais aussi archéologie expérimentale, géographie, histoire des sciences et techniques, jeux sérieux avec la technologie, organisation de jeux antiques avec le sport... ;  Moyen âge en cinquième (tapisserie de Bayeux ), au théâtre avec les sources de Molière,  Antigone qui intéresse toujours les élèves de 3°, histoire des arts avec la représentation des mythes au cours des siècles, aux ressources locales etc.

 

g) une question à reprendre dans le cadre de la réforme
   Tout le débat est à replacer dans cette « réforme du collège » qui enfin prend acte de la « crise » actuelle, des difficultés où se trouvent tous les enseignants, en tous cas tous ceux qui sont soucieux de démocratisation,  pour faire réussir leurs élèves et pour ne pas abandonner sur le bord de la route  particulièrement les plus démunis. Une réforme à la fois modeste et ambitieuse qui fait dire « Chiche !» à Dominique Bucheton de l’AFEF (http://www.afef.org/blog/post-la-rurme-du-collu-chiche--p1519-c15.html), sans nier ce que cela représente comme révolution professionnelle, avec trois «  leviers  stratégiques », les EPI, l’aide personnalisée, les programmes. C’est en particulier pour donner aux établissements un volant d’heures bien plus important et pour mettre en place des aides aux apprentissages que des arbitrages horaires ont été faits et parmi eux celui qui concerne les LCA. Alors,  matières sacrifiées ou compromis nécessaires pour que les profs s'organisent un peu, changent un peu leurs pratiques et que les élèves soient moins réfractaires aux apprentissages, dans un collège moins  producteur d’inégalités ?

 

Florence Castincaud

 

** Question surtout cruciale pour l’ensemble de cette réforme, avec l’abandon de la formation continue  depuis plusieurs années, de la pauvreté de la formation initiale, de l’absence de  formation des formateurs et du démantèlement des équipes de formateurs autrefois constituées.