27 mai 2015

Anthony Lozac'h sur le blog du SE-UNSA : "Collège 2016, le règne de la concurrence ?"

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Collège 2016, le règne de la concurrence ?

Augmentation des inégalités, mise en concurrence des disciplines et des établissements, fuite des élèves vers le privé, les contempteurs de la réforme du collège promettent à la réforme le sort inverse de son ambition qui est de réussir enfin le pari de la démocratisation.

Les mêmes anathèmes proviennent de syndicats ou de partis dont les visions de l’école sont pourtant – a priori et théoriquement – différents, notamment le SNES, le SNALC ou l’UMP, qui dénoncent à la fois un « collège 2016″ à plusieurs vitesses, le nivellement par le bas, l’égalitarisme… Souvent ces arguments s’auto-suffisent : les asséner leur donne un statut de fait avéré, permettant même de parler au présent d’un temps futur : « le collège 2016 renforce les inégalités ».

Le décalage est pourtant important entre l’idéal de démocratisation et la réalité du collège actuel qui renforce la ségrégation, entre l’égalité des chances fixé comme un horizon, et un système inéquitable à tous les étages.

Un collège des plus inégalitaires

Le collège français est aujourd’hui un des plus inégalitaires au sein de l’OCDE. Le poids des origines sociales y détermine le plus la réussite scolaire des élèves. Le collège renforce les inégalités sociales et concentre les moyens sur les élèves et les secteurs déjà plus favorisés. Ces faits sont connus et analysés depuis longtemps par les sociologues et les économistes de l’éducation. Mais comment concrètement ce collège inégalitaire fonctionne-t-il ? Quels sont ses ressorts ? La réforme du collège permettra-t-elle de réduire les inégalités ?

1. Le collège actuel donne plus à ceux qui ont plus

Les élèves qui bénéficient des options actuelles ont plus d’une demi-journée de classe de plus que les autres élèves. Or ces options, si elles sont ouvertes à tous en théorie (des conseils de classe déconseillent par exemple le latin à certains élèves), sont socialement investies, et les catégories sociales favorisées y sont sur-représentées (on ne peut le reprocher aux familles, aux professeurs qui mènent ces options et encore moins aux élèves qui y participent). Les collèges ont dans l’ensemble fait des efforts pour ne pas regrouper au sein des mêmes classes les élèves qui ont choisi ces options. Mais ce n’est pas toujours le cas.

Ces mêmes inégalités se retrouvent dans la répartition des moyens en fonction des territoires, du fait que les conseils généraux d’une part ne bénéficient pas des mêmes moyens, et ne mettent pas en place les mêmes politiques éducatives, du fait aussi de l’éducation nationale elle-même. Le cinglant rapport de la cour des comptes de 2013 a d’ailleurs conduit l’éducation nationale à revoir l’attribution des dotations en adoptant une nouvelle méthode plus proche des réalités territoriales.

L’excellence de notre système éducatif se manifeste particulièrement dans des dispositifs socialement investis, rassemblant les élèves en fonction de critères de performance, sur des temps supplémentaires dont ne bénéficient pas la très grande majorité des élèves. De plus, l’offre optionnelle n’est pas égale sur les différents territoires.

2. Les options actuelles participent à la ségrégation sociale des collèges

François Baluteau, sociologie en sciences de l’éducation (Lyon II), a montré comment les collèges actuels se différenciaient (et s’adaptaient à leur public) par l’offre optionnelle.

« Au final, à une différenciation sociale des collèges s’associe une différenciation de l’enseignement. À une hiérarchie sociale des collèges correspond même une hiérarchie des dispositifs et par là des collèges. Il y a bien un phénomène de ségrégation sociale au sens où les populations tendent à être séparées, à la fois, géographiquement par les collèges et culturellement par le curriculum optionnel, tendance partiellement corrigée néanmoins par la politique d’éducation prioritaire. »

Il faut capter les bons élèves, ou ne pas les perdre. Cette nécessité agit partout. Il s’agit pour certains de maintenir une nécessaire mixité sociale, pour d’autres de préserver une représentation d’excellence de l’enseignement (et du public scolarisé…). Cette concurrence généralisée est renforcée quand la carte scolaire est assouplie ou facilement contournable.

Les collèges ont-ils le choix ? Pas vraiment, et leur autonomie et les mesures de désesctorisation facilitent également ce phénomène, où les options contribuent à une mise en concurrence des établissements comme l’a montré François Baluteau, pour qui « le collège unique n’existe pas ».

3. Les options actuelles sont en situation de concurrence

Parce que l’emploi du temps des élèves n’est pas extensible, parce que le choix des élèves implique de réguler l’offre et la demande, les options sont placées de facto en situation de concurrence. Les professeurs d’allemand ont adopté par exemple des stratégies pour contrecarrer la perte des effectifs (action de « promotion », intervention en primaire). Les classes bilangues présentent une réponse à cette situation. Beaucoup d’ailleurs sont auto-financées par les collèges eux-mêmes.

De même, si certains élèves choisissent une option, ils peuvent hésiter à cumuler les heures en plus au collège. Un élève qui fait euro+latin en 3ème à 5h de cours en plus par semaine que les autres, et passent 33,5 heures par semaine en classe. Il faut pouvoir assumer de tels emplois du temps et ce n’est pas offert à tous. Les options perdraient-elles réellement des élèves à ne pouvoir être cumulées ? Ces disciplines ne gagneraient-elles pas à s’adresser concrètement à plus d’élèves, par une nouvelle organisation de l’offre ?

En quoi la réforme répond-elle aux problèmes du collège actuel ?

Pour les opposants, la réforme, notamment à travers ses Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, va créer des filières cachées au sein du collège. C’est ce qu’affirmait rapidement Frédérique Rolet, du SNES, sur le plateau de C dans l’air (19 mai 2016).

4. Un même horaire pour tous et des options réduites

La réforme propose de remettre à plat les options, en tentant de les élargir au plus grand nombre à travers les EPI. Les moyens passeront dans le travail en groupes à effectifs réduits (dont le total est multiplié par 6), qui s’adressent à tous les élèves. Pour François Baluteau : « Tant pis, aucune réforme ne soulève le consensus. Dans une conjoncture difficile, il faut bien déplacer les moyens et les répartir autrement pour réduire les inégalités, ce qui est crucial. »

La réforme n’élimine pas la concurrence entre options (ou entre le choix des LV qui existera toujours), mais la réduit. Le latin et les LCR deviennent « enseignement de complément », et les élèves qui le choisissent bénéficient d’heures en plus dans la semaine (comme actuellement, mais avec une heure en moins par niveau). Ils seront également accessibles au plus grand nombre via les EPI. Les bilangues ne sont maintenues qu’en cas de nécessité : permettre aux élèves de poursuivre une LV autre que l’Anglais, initiée au primaire. Les sections européennes disparaissent, ce qu’on ne peut regretter qu’à la seule condition de répondre à cette injustice : que font les autres élèves pendant que certains se perfectionnent en LV ? Du renforcement, une autre option ? Non, ils ne font rien, l’éducation nationale ne propose que du « plus » à ceux qui peuvent plus.

La réforme donne certes plus de marges d’autonomie aux établissements, et pose donc le risque de voir s’accroître les offres différenciées, mais elle réduit parallèlement la possibilité de développer ces offres en dehors du tronc commun. L’enjeu est bien de limiter les effets de « filières cachées » au sein du collège.

5. Les EPI ne fonctionneront pas comme les options

La réforme offre désormais à tous les élèves le même horaire hebdomadaire. Le fait que les moyens dégagés, et notamment les heures profs, s’adressent à tous, est une garantie. L’autre garantie est que les enseignements complémentaires (accompagnement et projet interdisciplinaire) ne sont pas du temps en plus, mais du temps inclus dans les dotations disciplinaires qui bénéficient à tous les élèves. Dans un établissement, il ne sera de plus pas possible de créer un menu à la carte, donnant plus d’heures d’accompagnement à certains élèves d’une classe ou d’un niveau, et plus d’EPI à d’autres.

Resterait la possibilité de différencier les EPI en fonction du profil des élèves, par leur contenu : par exemple en créant des EPI LV pour les bons, et des EPI « monde économique et professionnel » pour d’autres, certains collèges pouvant ainsi mettre en place des filières d’excellence réservées et attractives. Cette possibilité est là encore très limitée puisqu’il faut effectuer au minimum 2 EPI/an, et étudier au minimum 6 thématiques/8 dans le cycle 4. Ces EPI ne sont pas des programmes différents mais une autre façon de traiter les programmes (par un projet reliant des disciplines). Les élèves, quelque soit les EPI qu’ils auront menés au collège, auront bien étudié les mêmes programmes : certains points auront juste été traités par des projets interdisciplinaires. Par ailleurs, les élèves ne choisiront pas nécessairement leurs EPI car garantir un choix à tous les élèves est compliqué, nécessite des régulations pas toujours justes, impose des contraites d’organisation.

Au final, l’offre optionnelle qui va subsister risque bien d’être (plus que les EPI) encore et toujours l’espace de la différenciation des parcours et de la mise en concurrence des disciplines. Pour François Baluteau, « il revient à l’administration d’établir une meilleure répartition des biens culturels entre les collèges. (…) Atténuer le phénomène de ségrégation sociale entre les collèges pourrait être recherché, sans viser pour autant l’homogénéité, par un rééquilibre plus systématique de l’offre d’enseignement. » Mieux vaut réguler l’offre optionnelle à l’échelle des territoires. Dans le cas des Langues Vivantes, il faut enfin dessiner les cartes régionales de l’offre de formation. Les REP doivent être systématiquement dotés.

6. Un collège ancré au socle commun

C’est sans doute un dernier point d’aveuglement de tous les détracteurs du collège 2016. Cette réforme du collège ne sort pas comme le lapin du chapeau. Annoncée depuis 2012, définie dans ses grandes lignes par la loi d’orientation (voir le rapport annexé de la loi d’orientation 2013 à partir de la page 14), elle est coordonnée avec la redéfinition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Il ne faut pas l’oublier, le socle commun est une ambition démocratique, qui vise à garantir et augmenter le niveau général des élèves, et celui de notre système éducatif. Pour deux membres du CSP, Patrick Rayou et Denis Paget (ex Secrétaire Général du SNES-FSU), « grâce au socle de connaissances, le collège sera plus démocratique»

Prendre la réforme du collège isolément n’a pas beaucoup de sens, car seule la réforme du collège ne pourra relever les défis éducatifs (lutter contre les inégalités, assurer un socle commun à tous les élèves). Cette réforme est de fait globale, puisqu’elle articule la redéfinition du collège unique avec celle du curriculum. Elle réaffirme le projet d’un collège unique, mais pas uniforme, qui se donne pour mission de faire progresser et réussir tous les élèves. L’excellence scolaire serait de relever le défi, rien d’autre. Ces réformes ne pourront enfin se mener sans « investir » dans les personnels, qui doivent être formés et reconnus à la hauteur des enjeux. Ce ne sont ici que des bases et nous n’en sommes qu’au début.