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28 mars 2015

René Thibaud sur son blog "Mediapart" : "Des mots sur des pierres"

Des mots sur des pierres

 

 

 

 

Je ne veux pas rester sans rien dire du massacre évité (?) du grec et du latin, ni du massacre perpétré contre les sculptures monumentales assyriennes. Evidemment, vouloir supprimer l'enseignement du grec et du latin c'est plus grave que de détruire des monuments de pierre, quels qu'ils soient. Tuer les "Humanités" c'est produire de l'obscurantisme, c'est tuer la vie par la racine. Que seraient les monuments de pierre, les statues, les icones sans la parole qui les irigue, sans la langue, support de toute évolution possible. L'évolution ne supporte pas le mépris d'elle-même.
Il n'y a pas de langue morte* — seulement des langues anciennes —, quand personne ne l'utilise elle devient langue inconnue. La langue doit en permanence être traduite, trahie, transformée dans le trajet d'un être à l'autre. Faute de quoi elle devient lettre morte. La lettre n'est qu'un morceau de chose, un bâton, un témoin que l'on se passe.
Il n'y a pas que les fondamentalistes du Coran ou de la Bible qui idolâtrent les langues de bois, ou de fer car ces choses sont des armes très efficaces. Dernièrement encore, des armes de fer et de feu s'en sont pris aux armes de pierre des rois antiques. Les jeunes incultes qui abattent ainsi les fossiles géants de l'Assyrie croient détruire avec la pierre le message qui est à l'intérieur. Ils visent le symbole. Et, de juste, ils n'atteignent que le symbole — la représentation. Ils ne détruisent rien que de la matière. Ils sont strictement matérialistes, contrairement à ce qu'ils pensent d'eux-mêmes. Parce qu'ils n'ont pas étudié les langues du passé, les langues dans leur évolution, ni le monde dans son évolution, ils en restent à la chose morte, à la lettre, à l'immobile. Ainsi éduqués (si l'on peut dire) ils se sont privés de vie. La vie se rebelle en eux, la vie fait violence. Mais il n'ont mis que la mort au-devant d'eux.

* sauf la langue de bœuf, que j'adorais, mais qui est morte pour moi ! je suis passé au vert.