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27 mars 2015

Claude Lelièvre (@claudelelievre) sur son blog de "Mediapart" : "Les langues anciennes peuvent avoir un avenir"

Les langues anciennes peuvent avoir un avenir

27 mars 2015 |  Par claude lelièvre

C'est du moins ce qui apparaît à partir de la deuxième grille horaire qui vient d'être proposée par le ministère dans le cadre de la réforme du collège. A vrai dire, à chaque importante réforme de l'enseignement secondaire, ce que l'on appelait jadis les'' langues mortes'' se sont senties menacées voire en ''sursis''.

Cela tient à leur longue histoire, où les lettres classiques ont d'abord été hégémoniques dans le secondaire au XIXème siècle, puis ensuite simplement dominantes depuis la réforme de 1902 permettant une voie ''moderne'' jusqu'aux années 1960 (à partir desquelles la domination des mathématiques et des sciences a commencé à l'emporter sur elles).

Il faut aussi mesurer leur ''originalité'' dans le ''monde du secondaire'' actuel. La ''doxa'' majoritaire est d'affirmer que les professeurs du secondaire doivent être ''monovalents'' (enseigner une seule discipline), voire de brocarder les projets de ''bivalence'' (enseigner deux disciplines). Mais les professeurs de lettres classiques sont ''trivalents'' (français, latin, grec) et y tiennent.

Ainsi, en juillet 2011 (sous le ministère de Luc Chatel) , vingt membres du jury du CAPES de Lettres classiques ont démissionné en déplorant « le passage de 3 à 2 épreuves d'admissibilité qui représente pour ce CAPES pluridisciplinaire un préjudice considérable dans l'évaluation équitable de la triple compétence, en français, en latin et en grec, des futurs professeurs de langues anciennes ».

Ils ont dit « compétence » dans un monde du secondaire où il arrive fréquemment d'opposer « connaissances » et « compétences » , voire de s'en prendre à la légitimité même de la notion de « compétence ». Mais c'est là encore l'effet de la longue histoire des « lettres classiques » » et de leur originalité . Sur ce point, elle commence nettement dès les débuts de la troisième République.

On peut citer en particulier à ce sujet l'un des grands idéologues de l'Ecole républicaine, Michel Bréal : «le profit inestimable qui réside dans l’étude d’une langue morte, c’est qu’elle dépayse l’esprit et l’oblige à entrer dans une autre manière de penser et de parler. Chaque construction, chaque règle grammaticale qui s’éloigne de l’usage de notre langue, doit être pour l’élève une occasion de réfléchir. La tâche du maître n’est donc pas d’écarter les difficultés de la route, mais seulement de les disposer de façon méthodique et graduée. Il ne s’agit pas d’abréger le chemin, car c’est le chemin qui est en quelque sorte la fin qu’on se propose ».

La vraie question n’est pas dès lors de savoir si les bacheliers sont forts en latin, mais s’ils ont exercé leur intelligence et profité du maniement d’une méthode. Ce qui compte, ce n’est pas le résultat en termes de ‘’connaissances’’ (savoir le latin, du latin), mais le parcours ( le bon chemin, « methodos »  en grec ). Et cette conception débouchera finalement sur une formule promise à un grand succès, celle attribuée à Edouard Herriot dans l’entre-deux–guerres : « la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié », et à l'affirmation concomitante qu' « il n'y a nul besoin de connaître le latin : il suffit de l'avoir appris ».

Dans la nouvelle grille horaire que vient de proposer le ministère dans le cadre de la réforme du collège figure un « enseignement de complément » de langues anciennes à raison d'une heure en 5ème et 2 heures en 4ème et 3ème. « C'est certes moins en soi que les horaires actuels » admet le ministère, mais les langues anciennes seront prises en compte aussi dans le programme de français comme constitutives de notre langue. Dans le socle, une phrase marquera que les élèves sont « sensibilisés aux origines latines » de la langue. Au total, pour le ministère, cela permettra de répondre aux attentes des enseignants tout en luttant contre l'utilisation des langues anciennes dans les stratégies d'établissement en les offrant à tous.

Et cela d'autant plus que les élèves pourront compléter avec l'un des EPI ( enseignements pratiques interdisciplinaires), celui des « Langues et cultures de l'Antiquité ». Or, comme le remarque François Jarreau dans l'Expresso du 26 mars du site « Le Café pédagogique », « en passant du latin aux ''langues et cultures de l'Antiquité'', les professeurs de langues anciennes ont changé leur façon d'enseigner », et sont souvent, de fait, parmi ceux qui sont dans la ligne « des nouvelles façons d'enseigner demandées par la ministre » : c'est souvent là que « se manifestent le plus d'initiatives et de génie pédagogiques »