1er septembre 2016

les Sabines arrtant le combat entre romains et les sabins. 1799. Musée du Louvre

Hugo Pellerin sur son blog : "Le latin, sous l’ère de la réforme"

 

Le latin, sous l’ère de la réforme

Les défenseurs de la réforme du collège n’ont eu de cesse de le proclamer : le latin sortirait magnifié de la refonte des programmes. Jusqu’alors proposé à un petit contingent d’élèves aristocrates, il serait ouvert à l’ensemble des élèves de cinquième, qui découvrirait ainsi la richesse des langues antiques.

Plutôt que de me perdre en textes de lois et en polémiques inutiles, j’aimerais dresser un état des lieux du latin dans mon collège.

Et pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, je me présente : Monsieur Samovar, enseignant dans un collège de REP +, détenteur d’un CAPES de lettres modernes. Du latin, j’en ai fait jusqu’en troisième, et du grec, un peu en fac.

Quand je suis arrivé dans mon collège actuel, le poste d’enseignant de lettres classiques n’existait déjà plus et c’était une collègue de lettres modernes absolument géniale qui avait pris sur elle d’enseigner cette matière. À son départ, elle m’a demandé si je voulais bien reprendre l’option. Le défi intellectuel me plaisait et, surtout, je vis chaque disparition d’un domaine de connaissance comme l’extinction d’une petite bougie dans le noir. Quelque chose de fugace et de très triste. Alors j’ai repris la petite bougie et pendant les vacances de 2014-2015, j’ai ouvert des manuels et des cahiers. J’ai fait des exercices. Je suis allé de classes en classes pour expliquer que, le latin, c’est chouette. Bilan : 28 élèves dans la classe de latin, soit 1/5e des cinquièmes qui avait choisi d’étudier la langue de Catulle et de Ciceron. J’ai tempêté pour garder E. dans mes cours, E. qui était une quiche en grammaire française mais repérait un ablatif absolu les dix doigts dans le nez (ce qui exige des dispositions, convenons-en). E. qui a enfin compris la structure d’une phrase, tandis que O. s’éclatait à rédiger la généalogie de chaque dieu adoré dans l’Empire.

Arrive l’année 2016, année de la réforme. Le latin ne dispose plus désormais d’horaire dédié. Il doit forcément être enseigné à tous les élèves de 5ème, en lien avec une autre matière, sous la forme d’un EPI, un Enseignement Pratique Interdisciplinaire. Cela signifie qu’un collègue doit accepter de créer un projet avec un professeur de latin tout en poursuivant son programme de connaissances propres. Car pas une heure supplémentaire n’est attribuée pour ces projets.

Non. Je ne dois pas trouver un collègue. Mais cinq.

Car mon bahut se compose en effet de cinq cinquièmes. Cette année, je devrai donc trouver cinq collègues pour « enseigner » le latin une heure par semaine pendant… quoi… deux mois par classe ? Qu’aurais-je le temps de transmettre, en deux mois ? Je pourrais en arts plastiques, raconter la fondation de Rome que les élèves pourraient représenter sous forme de fresque. Ce sera géniale, parce que M., la prof d’arts plastiques est géniale.  Mais qu’en est-il du latin en tant que langue ? De sa richesse, de sa descendance foisonnante, des subtils rapports qu’elle entretient avec le français ? Qu’auront retenu les élèves hormis deux trois détails sympatoches ?

Je pourrais, en histoire, étudier Rome en tant que ville, c’est au programme de géographie, la ville. Pas de bol, l’Antiquité, c’est en sixième. Et de la même façon, je pourrais rapidement évoquer les recoins secrets de Rome. Mais pas ses grandes figures et ses fondations d’orgueil et de sang. Pas le temps.

« Vous ne comprenez pas », m’a dit ma Principale l’année dernière « le but de la réforme n’est pas de faire de mini-profs de français mais de plonger les élèves dans un bain culturel. »

Ce que je comprends en revanche, c’est ce mépris sous-jacent pour la « vieille langue à déclinaisons ». À bas le nominatif et l’accusatif, ces notions poussiéreuses et chiantes. À bas ce langage périmé, s’il ne peut s’adapter, c’est qu’il méritait de disparaître. L’ère est aux savoirs vivaces, rapides, prédateurs. Aux compétences utiles. Plus de place pour les vieilles dames que l’âge engourdit.

Si des élèves veulent poursuivre le latin l’année prochaine, ils pourront bénéficier de « vrais » cours, en 4ème et en 3ème. Mais comment convaincre les mômes de poursuivre un enseignement dont ils auront, au mieux, perçu quelques bribes ?

« Vous pourriez proposer un voyage à Rome. » murmure à mi-voix l’inspectrice aux yeux bleus poussière avec qui je travaille désespérément depuis trois quarts d’heures pour bidouiller des projets.

Nous y voilà. Négocier la survie de la matière contre une sortie. Travail contre distraction en sorte. Rarement appât m’a semblé plus triste. La femme semble avoir poursuivit mon raisonnement. Elle a un sourire las.

« On est vraiment en train d’essayer de le sauver, là, le latin, hein ? »

Elle est inspectrice de SVT.

Voilà où en est le latin. Voilà les lambeaux auxquels je m’accroche. Voilà ce que la réforme du collège a fait à une matière complexe, exigeante, peu utile. Qui ne nécessitait qu’un brin d’idéal et de dinguerie pour offrir ses trésors.

Je suis enseignant de lettres modernes, je ne manque pas d’occupations. Aujourd’hui, je ne m’accroche à ces quelques heures de cours que par esprit de contradiction. Et en espérant qu’une intervention providentielle rende au latin et à ses profs un peu de crédit et de confiance.

Après tout, c’est la langue des légendes et des exploits. Espérons.