1er novembre 2015

Vincent Bruni sur son blog : "Sur l'ambiance actuelle autour des langues anciennes..."

 

Sur l'ambiance actuelle autour des langues anciennes...

La rentrée, c'est aussi sur ce blog.
 
Avec un peu de recul, je voudrais revenir sur la question de la transformation des langues anciennes en EPI, non d'un point de vue pédagogique, mais d'un point de vue administratif et symbolique. Je m'appuie pour ce faire de ma lecture pendant l'été des deux comptes-rendu des entrevues des associations d'enseignements littéraires, qui doivent traîner sur le net, ainsi que sur l'observation et la digestion de ce que j'ai pu lire sur les réseaux sociaux dernièrement.
 
Dans un premier temps, je voudrais clarifier une distinction: celle de l'emploi et du travail.
 
La distinction que j'opère est la suivante, en m'appuyant sur celle proposée par Bernard Stiegler, mais en la transformant quelque peu:
l'emploi, c'est le cadre administratif et la dénomination abstraite du travail effectué par le travailleur;
le travail, lui, consiste dans la tâche réellement effectuée ainsi que dans l'accomplissement des gestes professionnels caractéristiques du travail en question, gestes acquis par la maîtrise de connaissances, d'une base théorique, mais aussi des présupposés autour desquels s'est construit ce travail et enfin d'une pratique, une expérience professionnelle, affinée par la réflexion personnelle menée, en fonction de son éthique, ses centres d'intérêt et sa culture personnelle, qui, elle, est toujours en développement.
Ainsi, je suis un professeur de langues anciennes différent de mes amis Nicolas, Robert, Sébastien, Marjorie, Agnès ou Anne-Hélène, de par la construction d'une culture professionnelle qui m'est propre. 
 
A ma connaissance, il n'est pas prévu de retirer aux professeurs de lettres classiques leur emploi. Ils seront toujours professeurs, membres de la fonction publique le 1er septembre 2016. On peut simplement s'interroger sur ce qu'ils verront sur leur fameuse fiche de "ventilation des services"...
En revanche, et c'est ce qui explique cette réaction des enseignants de lettres classiques et qui, à mon avis n'a pas du tout été anticipée par le ministère, ils ont (j'utilise la troisième personne du pluriel pour ne pas donner l'impression d'un nous de majesté, mais je m'inclus dans ce propos) le sentiment que leur travail n'est ni reconnu, ni considéré, et qu'il est voué à disparaître avec cette réforme.

Cette dépossession, parfois faite sous les lazzis ("les enfants de sixième se précipitent dès leur entrée au collège pour faire du latin" ou "Pour les pauvres, mieux vaut un Ipad que du latin", deux belles citations dont je laisse la responsabilité à leurs auteurs), est ce qui est le plus douloureux dans ces sombres moments.

De plus, cette dépossession est vécue comme une profonde injustice par ces  enseignants car ils sont démunis face aux importants moyens de communication mis au service de cette réforme et par la manière dont elle est relayée.
Cette communication repose, à mon sens, sur des biais que je voudrais évoquer ici:
Elle repose tout d'abord sur une utilisation des statistiques opérée de manière brute, sans prendre en compte les conditions d'enseignement et les conditions administratives. L'effet social des langues anciennes dépend aussi de la situation particulière de chaque établissement où son enseignement est organisé, mais aussi de chaque enfant qui le suit. On s'efforce de tout quantifier avec les chiffres, de produire des résultats immédiatement évaluables, sans se demander véritablement ce que les langues anciennes apportent ou ont apporté à ceux qui suivent son enseignement.
De plus, l'aspect social des chiffres, qui ne peut pas être nié (voir l'opportune note de la DEPP, parue il y a peu, et, pour une approche plus neutre des statistiques, le billet de Philippe Cibois), doit être considéré non comme le produit des langues anciennes elles-mêmes, ni des choix de ceux qui les incarnent dans l'enseignement, à savoir les professeurs de langues anciennes, mais bien des conditions administratives qui leur sont réservées.
Bref, on peut considérer que, en fin de compte, le responsable de la situation des langues anciennes, tant en termes d'effectifs que de mixité sociale et d'image, situation qui, par ailleurs, est dénoncée à juste titre c'est bien le ministère lui-même. Ce sont les choix administratifs, les choix de gestion qui ont été faits depuis si longtemps qui sont la cause de la situation actuelle.
Or, par sa communication, il se dédouane de sa responsabilité pour en faire peser tout le poids sur la discipline elle-même et sur les professeurs qui l'enseignent, parfois dans des conditions administratives précaires. Qu'il faille changer le regard sur les langues anciennes pour comprendre leur importance et leur apport à l'éducation est une nécessité. Mais cette communication conduit-elle à ce changement de regard?
Cette campagne violente, ces propos constamment lâchés sur les réseaux sociaux par des responsables administratifs, politiques ou syndicaux soutenant la réforme, ne provoquent que l'enfermement des langues anciennes dans ce qui est leur création à eux, et l'ambiance ainsi créée  ne peut que rendre impossible la réussite des objectifs annoncés par le ministère, à savoir le développement et la généralisation des langues anciennes.
Pour le dire de manière plus directe: si on veut développer et généraliser quelque chose, on évite de déverser des torrents de boue dessus et sur ceux qui doivent mettre en œuvre ce changement.

En outre, cette communication ne permet de pas clairement comprendre ce qui est attendu. Ainsi, les divers propos sur l'organisation administrative des EPI, alors que le décret est paru depuis le 19 mai, que la circulaire d'application l'est depuis le 2 juillet, sont contradictoires:
Qui doit assurer cet EPI? Le professeur de LCA seul (Florence Robine, entrevue avec le SNALC-Réunion)? Avec d'autres professeurs (CR de l'audience de la CNARELA à la DGESCO, page 2)? Des professeurs non formés aux langues anciennes (CR de l'audience de la CNARELA au Ministère, page 2)?
Cet EPI peut-il exister sur les trois niveaux du cycle 4? En théorie, si on lit la circulaire d'application, c'est le cas, mais le décret et l'arrêté sont muets sur ce point et les retours des différentes académies auxquels j'ai pu avoir accès montrent que cela restera un voeu pieux.
Quant au contenu scientifique de ces EPI, il est laissé à la discrétion des équipes, ce qui peut aller du très bien au m'importe quoi. Et le problème posé par l'enseignement linguistique n'est  toujours pas résolu: doit-on enseigner les langues latines et grecques dans les EPI? Si oui, comment le faire dans un terme d'un an? d'un trimestre? D'un semestre?
L'impression que tout cela laisse est que, ce qui est important, c'est que l'EPI existe en soi. Les conditions de son organisation et le contenu qui y sera développé n'importent aucunement.

Si on ajoute à cela le fait que les professeurs de langues anciennes sont habitués aux réformes accompagnées de discours qui consistent à dire "avec notre réforme, nous allons sauver les langues anciennes". Et ils voient que, systématiquement, les conditions de transmission des langues anciennes se dégradent.

 
Enfin, il faut comprendre que le véritable enjeu de tout cela est le suivant: les Langues et Cultures de l'Antiquité sont bel et bien expulsées de la scolarité commune, expulsées de la liste officielle des disciplines et privées de leurs horaires nationaux. Les langues anciennes sont dorénavant une non-discipline, qui n'a plus de cadre légal fixe et ferme pour asseoir administrativement sa légitimité.
Et, si les conditions actuelles de recrutement, dont les causes sont multiples (j'y reviendrai dans un prochain billet) nécessitent un changement de ce type (ne plus en faire une spécialisation mais s'efforcer de l'ouvrir davantage, aussi pour relancer le recrutement), la rhétorique extrêmement dévalorisante et agressive contre les langues anciennes dans les médias risque de légitimer les attaques institutionnelles contre elles, à tous les niveaux d'enseignement (collège, lycée et supérieur) et à toutes les échelles (académiques, à l'échelle de l'établissement) sans que les professeurs, contrairement à la situation précédente, aient la possibilité de s'appuyer sur un cadre officiel pour défendre leur discipline. Ainsi, le risque est grand que les conséquences de la réforme soient l'exact inverse de l'effet recherché: on aboutirait une ghettoïsation, voire une disparition pure et simple.
A quoi bon poursuivre au lycée, dans les conditions que l'on connaît, des disciplines qui sont montrées comme des poids injustes pesant sur l'enseignement français, voire des obstacles à la réussite de la démocratisation culturelle?
A quoi bon, alors, maintenir une formation dans le supérieur, s'il n'est pas besoin d'être spécialiste d'une discipline pour l'enseigner, si cette discipline n'est qu'un atelier culturel semestriel ou trimestriel?
Et au collège, on dira: "A quoi bon former des collégiens aux langues anciennes? Ils pourront commencer au lycée!". Tandis qu'au lycée, on dira: "A quoi bon maintenir une section de langues anciennes? Les collèges du secteur n'en proposent pas!".

C'est pour toutes ces raisons que, si cette réforme n'est pas abrogée, elle doit être largement amendée pour parvenir aux objectifs affichés dans les médias, objectifs dont la sincérité ne peut naturellement être mise en doute.
Ces amendements pourraient être les suivants:

1) obligation pour tous les établissements d'organiser l'EPI en lien avec les LCA, puisqu'il doit toucher 100% des élèves,
2) Inversion de la relation de nécessité entre organisation de l'EPI et de l'enseignement de complément.

L'enseignement de complément, avec les horaires en vigueur aujourd'hui maintenus, permettrait alors d'investir les EPI, et notamment à un EPI à thématique plus large: "Culture Humaniste" auquel les LCA, de nouveau une discipline, peuvent participer en donnant des heures.

Ce billet a été écrit en plusieurs étapes, de septembre à aujourd'hui.