16 mai 2015

Eric-Emmanuel Schmitt sur son compte Facebook : "Les langues qui meurent deux fois".

 

LES LANGUES QUI MEURENT DEUX FOIS…

Je voudrais apporter mon témoignage dans la querelle qui se développe actuellement au sujet du latin et grec à l’école. Querelle dont l’issue reste, pour l’heure, en suspens…

Sous l’impulsion de mes parents, j’ai appris le latin et le grec. Ces deux langues, je les ai même pratiquées à haut niveau puisque j’ai présenté le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure (la rue d’Ulm) en lettres classiques, choisissant ensuite de ne poursuivre qu’en section philosophique.

Longtemps, j’ai traîné ces deux matières comme des boulets… Déclinaisons, conjugaisons, lexique, tout me pesait. Or à 14 ans, je suis allé visiter la Grèce : ce fut un éblouissement. Puis à Rome, à 15 ans: même chose ! Grâce à cette préparation, les ruines s’effaçaient, les murs remontaient et les sites se remplissaient d’êtres passionnants dont ma mémoire était pleine. Je marchais de plain-pied dans les siècles précédents, j’éludais les barrières du temps.

Cependant, si l’accès à ces civilisations m’avait été procuré par les cours, l’étude même des deux langues continuait à me sembler ennuyeuse.

Ce n’est que plus tard que j’en saisis l’intérêt… Thèmes et versions m’ont appris la concentration intellectuelle, l’art de résoudre les difficultés les unes après les autres, la patience d’éclaircir les obscurités résiduelles en fonction du contexte. Tout autant que les mathématiques, elles ont musclé mon intelligence ! Apprendre les racines de deux langues m’a permis aussi de pénétrer la mienne – le français -, de mesurer la qualité d’un style, de saisir d’emblée tout néologisme qu’il soit scientifique, médical, pharmacologique, philosophique ou littéraire.

Plus fondamentalement, grâce à ces études, j’ai pris racine. J’entrevois d’où viennent le peuple, la civilisation et la langue qui sont miens, mais aussi les autres ! Je décrypte l’immense ère chrétienne qui s’était exprimée, tous territoires confondus, en latin. J’abolis des distances, l’étranger me devient familier, j’ai gagné des fraternités.
Cet enseignement m’a fait souvent souffrir, horripilé parfois, mais toujours enrichi.

Les langues anciennes ne méritent pas la mort. Certes, elles se montrent d’abord rébarbatives, certes, elles exigent de gros efforts, mais l’instruction, n’est-ce pas cela ? La force de dépasser les apparences. La possibilité de trouver de l’intérêt à ce qui semble ne pas en avoir. La mobilisation des moyens intellectuels pour arriver à une meilleure qualité de soi.

Je souhaite vivement que l’école permette encore à tout enfant de recevoir ces cadeaux-là. Bien sûr, il me paraît prioritaire de posséder des langues vivantes, mais la priorité des unes ne doit pas provoquer la disparition des autres.

Eric-Emmanuel Schmitt