6 mai 2015

Sur son blog "Mediapart" nouvel article de Jean-Pierre Veran : "L’enseignement des langues anciennes selon Condorcet : un autre point de vue républicain ?"

 

L’enseignement des langues anciennes selon Condorcet : un autre point de vue républicain ?

A l’heure où la réforme du collège 2016 mobilise une forte opposition réunissant Xavier Darcos et Régis Debray [1] dans l’amour partagé du latin et grec, il n’est pas inutile de revenir à ce que  le fondateur de l’instruction publique de notre première République, Condorcet, écrit de l’enseignement des langues anciennes dans son second mémoire sur l’instruction publique[2]. Il traite de cette question à propos  du troisième degré de l’instruction publique. Le premier dure quatre ans, le second cinq à six ans, et le troisième quatre ans. Sont donc concernés des élèves de 15 à 19 ans, correspondant plus à nos lycéens qu’à nos actuels collégiens.

 

Il est frappant d’abord de constater que Condorcet ne prévoit pas l’enseignement des langues anciennes pour les élèves d’âge collégien. Intéressant ensuite de lire ce qu’il en dit pour le troisième degré d’instruction. Cela n'a rien à ses yeux d'obligatoire, puisqu'il emploie l'irréel : « si on voulait y joindre l'enseignement de quelques langues anciennes... ». On retiendra son interrogation : comment l'enseignement des langues anciennes serait-il une partie essentielle de l'instruction générale ? Selon lui, cet enseignement relèverait plus d'enseignements libres que de l'instruction proposée à tous. On le cite ici in extenso, sans commentaire.

 

 

De l'enseignement des langues anciennes.

 

Si on voulait y joindre l'enseignement de quelques langues anciennes, du latin et du grec, par exemple, un seul professeur suffirait pour ces deux langues, dont le cours serait de deux ans. Dans une instruction destinée par la puissance publique à la généralité des citoyens, on doit se contenter de mettre les élèves en état d'entendre les ouvrages les plus faciles écrits dans ces langues, afin qu'ils puissent ensuite s'y perfectionner eux-mêmes, s'ils veulent en faire l'objet particulier de leurs études. Cependant, si les esprits ont renoncé au joug de l'autorité, si désormais on doit croire ce qui est prouvé, et non ce qu'ont pensé autrefois les docteurs d'un autre pays ; si l'on doit se conduire d'après la raison, et non d'après les préceptes ou l'exemple des anciens peuples ; si les lois, devenant l'expression de la volonté générale, qui, elle-même, doit être le résultat de lumières communes, ne sont plus les conséquences de lois établies jadis pour des hommes qui avaient d'autres idées ou d'autres besoins, comment l'enseignement des langues anciennes serait-il une partie essentielle de l'instruction générale ? Elles sont utiles, dira-t-on, aux savants, à ceux qui se destinent à certaines professions ; c'est donc à cette partie de l'instruction qu'elles doivent être renvoyées. Le goût, ajoutera-t-on, se forme par l'étude des grands modèles ; mais le goût, porté à ce degré où l'on a besoin de comparer les productions des différents siècles et des langues diverses, ne peut être un objet important pour une nation entière. Je demanderai ensuite si la raison des jeunes élèves sera formée assez pour distinguer, dans ces grands modèles, les erreurs qui s'y trouvent mêlées à un petit nombre de vérités, pour séparer ce qui appartient à leurs préjugés et à leurs habitudes, pour les juger eux-mêmes au lieu d'adopter leurs jugements. je demanderai si le danger de s'égarer à leur suite, de prendre auprès d'eux des sentiments qui ne conviennent ni à nos lumières, ni à nos institutions, ni à nos mœurs, ne doit pas l'emporter sur l'inconvénient de ne pas connaître leurs beautés. D'ailleurs, l'instruction publique que l'on propose ici n'est pas exclusive ; loin d'empêcher que d'autres maîtres ne s'établissent pour enseigner ce qu'elle ne renferme pas, soit dans l'intérieur des maisons d'institution, soit dans des classes publiques, on doit au contraire applaudir à ces enseignements libres. Ils sont, d'ailleurs, le moyen de corriger les vices de l'instruction établie, de suppléer à son imperfection, de soutenir le zèle des maîtres par la concurrence, de soumettre la puissance publique à la censure de la raison des hommes éclairés. Ainsi, n'excluant rien de ce que les parents veulent faire apprendre, elle doit borner aux connaissances les plus directement, les plus généralement utiles, l'enseignement qu'elle a revêtu en quelque sorte d'une sanction nationale.

 

 


[1] La liste des signataires d’un appel intitulé Le projet de Mme Vallaud-Belkacem entérine la mort du latin et du grec se trouve sur www.sitealle.com 

 

[2] CONDORCET, Marquis de Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791

 



Portrait de Loys
Loys a répondu au sujet : #273 il y a 2 ans 3 mois
Rappelons d'abord que la conception de l'école de Condorcet est bien éloignée de celle d'un collège unique, comme l'indique sa division de l'instruction en degrés dans ses Cinq mémoires sur l'instruction publique (1791)

Condorcet écrit: Nécessité de diviser l'instruction en plusieurs degrés, d'après celui de la capacité naturelle et le temps qu'on peut employer à s'instruire.

Les enfants, suivant la richesse de leurs parents, les circonstances où se trouvent leurs familles, l'état auquel on les destine, peuvent donner plus ou moins de temps à l'instruction. Tous les individus ne naissent pas avec des facultés égales, et tous enseignés par les mêmes méthodes, pendant le même nombre d'années, n'apprendront pas les mêmes choses. En cherchant à faire apprendre davantage à ceux qui ont moins de facilité et de talent, loin de diminuer les effets de cette inégalité, on ne ferait que les augmenter.


Il est précisé que les trois degrés durent quatre ans et le premier commence à neuf ans : le troisième degré concerne donc les élèves de 17 à 21 ans, "terme marqué en France pour l'inscription civique". Il n'est prévu que dans les chefs-lieux des départements.

Le troisième degré ne s'adresse donc qu'à "la généralité des citoyens"... qui ont les capacités financières et intellectuelles de l'atteindre". Condorcet n'a pas fixé, en 1791, la scolarité obligatoire jusqu'à 21 ans !

Jean-Pierre Veran écrit: Il traite de cette question à propos du troisième degré de l’instruction publique. Le premier dure quatre ans, le second cinq à six ans, et le troisième quatre ans. Sont donc concernés des élèves de 15 à 19 ans, correspondant plus à nos lycéens qu’à nos actuels collégiens.

Dans le Second mémoire, il est précisé que les enfants apprendraient à lire et à écrire à neuf ans donc. Comment s'étonner que Condorcet ne leur propose pas d'apprendre le latin dans le premier et même le second degré ?

Il est vrai que Condorcet, tout en envisageant concrètement l'enseignement des langues anciennes dans le troisième degré, ne s'en montre pas partisan. L'instruction publique doit borner l'enseignement "aux connaissances les plus directement, les plus généralement utiles". C'est que Condorcet accorde, en penseur des Lumières, accorde beaucoup d'importance aux sciences, garantes de progrès humains (il s'agit presque d'un scientisme), et peu au latin, langue de l'obscurantisme ecclésiastique (il recommande ici d'abandonner l'enseignement des langues anciennes aux "enseignements libres").

Mais surtout Condorcet s'adresse, dans la perspective de l'utilité générale, à une France essentiellement agricole. Il suffit de lire la suite du mémoire pour s'en convaincre :

Condorcet écrit: On trouvera peut-être que l'on accorde trop dans cette éducation commune [NDLR du troisième degré] à l'étude des sciences physiques ; mais cette étude, étendue à la généralité des citoyens, est le seul moyen de répandre une lumière pure sur toutes les parties de l'économie domestique et rurale, et de les porter rapidement au degré de perfection qu'elles peuvent atteindre, et dont elles sont encore si éloignées.

Portrait de Loys
Loys a répondu au sujet : #274 il y a 2 ans 3 mois
On peut aussi relire les rapport et projet de décret relatifs à l'organisation générale de l'instruction publique présentés à l'Assemblée législative les 20 et 21 avril 1792 par Condorcet.

Extrait :

Attention : Spoiler ! [ Cliquer pour agrandir ]


Polémique, Condorcet, promoteur des sciences, s'attaque donc au latin parce qu'il constituait alors "le fond de l'enseignement" et qu'il était destiné à faire "des théologiens ou des prédicateurs".

Du reste, pour Condorcet, l'intérêt du latin n'est de toute façon qu'utilitaire. Il se réfère aux ouvrages antiques comme à des ouvrages scientifiques nécessairement erronés et dont la traduction suffit.

On notera également que, dans ce 3e degré d'instruction, les langues vivantes elle-mêmes semblent inutiles.