13 mars 2015

Loys Bonod sur "La vie moderne" : "Que peut-on gagner à perdre son latin ?"

Que peut-on gagner à perdre son latin ?

Petite arithmétique des suppressions d'options

 

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Revirement de dernière minute du ministère ? La Directrice générale de l’enseignement scolaire affirme que « le latin ne sera plus une option proposée en plus des autres matières, mais l'un des nouveaux Enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) »1, intitulé « Langues et culture de l’antiquité », au même titre que d’autres « thèmes de travail », comme le « développement durable » ou « information, communication, citoyenneté ».

Cette affirmation est-elle de nature à rassurer tous ceux qui veulent permettre à tous les élèves qui le souhaitent d’apprendre réellement le latin et le grec ancien ?

Elle s’oppose pourtant au dossier de presse du ministère2 publié deux jours auparavant : « les collèges qui proposaient l’option facultative latin pourront l’inclure dans la matière complémentaire Langues et cultures de l’Antiquité ». Être inclus dans un enseignement et être un enseignement, ce n’est pas la même chose. Si le latin reste un enseignement, que ne garde-t-il son nom ? Et que devient le grec ancien ?

« Nusquam est qui ubique est »3

Mais voyons de plus près ce qu'est un EPI, cette « nouvelle façon d’apprendre et de travailler », selon le termes du ministère lui-même : « pratique » parce que « projet » (sic) sollicitant « l'expression orale, l'esprit créatif et la participation ». Et « interdisciplinaire » parce que « pris en charge par les enseignants de toutes les matières qu'ils sollicitent », lesquels « définissent en équipe les contenus des cours » : aucun programme n’est d’ailleurs prévu pour les langues anciennes dans les nouveaux programmes définis par le ministère. Plus grave : on apprend, une semaine plus tard,  que le principe même des EPI suppose que le professeur de lettres prennne sur ses heures de français... pour faire du latin !

Par ailleurs l'appellation « langues et cultures de l'antiquité », pour ronflante qu'elle soit avec ses deux pluriels, constitue pour les langues anciennes un enterrement de première classe : un petit peu de grec ancien, un petit peu de latin, le tout avec plein de « cultures » dont l’enseignement pourra facilement être dévolu à des professeurs d'autres disciplines, selon les nécessités de service de l’établissement, et dans un horaire qui pour l'instant n'est pas défini mais ne pourra lui-même qu'être inférieur à l'horaire des langues anciennes, puisque deux EPI par an représentent 3h de cours par semaine.

Bref un simulacre d’enseignement du latin et du grec ancien. Il s’agit bien de supprimer les options de langues anciennes sans le dire, en faisant croire à leur transformation et même à leur démocratisation.

Mais ne nous leurrons pas : la suppression des options de langues anciennes, inscrite depuis des années dans un long processus, permet avant tout au ministère (puisque leur enseignement entre désormais dans le tronc général) de substantielles économies : avec 335 000 collégiens latinistes ou hellénistes en France en 20104, ce sont des dizaines de milliers d’heures économisées d’un seul coup, presque l'équivalent des 4 000 postes promis comme « nouveaux moyens » pour mettre en place la réforme du collège !

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Un symbole pour l’école

Mais au fond il y encore a plus grave : paradoxalement, les langues anciennes, qui marient la grammaire, le vocabulaire, la littérature, les arts, l’histoire, les sciences, la philosophie, représentent par excellence – et depuis toujours – le meilleur de l’interdisciplinarité, ce dogme des nouvelles pédagogies qui anime l’esprit de la nouvelle réforme du collège : mais une interdisciplinarité conçue bien différemment, qui ne soit pas factice, qui fasse vraiment sens et constitue une exigence de persévérance : celle d’un enseignement patient, structuré, rigoureux et ambitieux.

Sa suppression en dit long sur les vrais objectifs pédagogiques de la réforme du collège, à rebours de toutes ces exigences et animée par des considérations tout autres que pédagogiques.

Censément élitistes et « ségrégatives »5, pour reprendre l’expression de la FCPE, les langues anciennes, celles-là même dont les humanistes de la Renaissance recommandaient la fréquentation assidue, sont le symbole d’une certaine conception de l’école et des disciplines scolaires au service d'une tradition, c'est-à-dire, au sens propre, de la transmission de la culture.

La disparition des humanités classiques est aussi, d’une certaine manière, celle de l’école.

Laisserons-nous faire ?

@loysbonod