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6 avril 2015

Jean-Pierre Veran sur son blog "Mediapart" : "Réforme du collège : les disciplines contre la discipline"

 

Réforme du collège : les disciplines contre la discipline ?

Les réactions de certaines organisations syndicales et associations professionnelles d’enseignants à l’égard des propositions de la ministre de l'éducation nationale pour le collège 2016 sont une fois de plus marquées par un vibrant plaidoyer pour les disciplines enseignées qui seraient menacées par la nouvelle organisation des apprentissages. A l’avant garde de ce combat, des enseignants de lettres classiques, inquiets de voir, dans un premier temps, le latin et le grec faire partie des enseignements pratiques interdisciplinaires et non plus des enseignements disciplinaires.

Cela suscite une première observation : il persiste dans la culture des enseignants une hiérarchie qui veut que le disciplinaire soit nécessairement plus digne que l’interdisciplinaire, et qu’en enseignement qualifié de pratique n’ait pas la même valeur qu’un cours disciplinaire.

Il en vient aussitôt une deuxième : en cédant à la demande des professeurs de langues anciennes, le ministère reconnaît implicitement cette hiérarchie, et dévalorise du même coup l’innovation des enseignements pratiques interdisciplinaires.

Mais on pourrait aussi s’étonner que les professeurs de latin soient en l’occurrence si peu soucieux d’étymologie. Quel est, en effet, le premier sens de disciplina, en latin ? Pour César ou Cicéron, disciplina, c’est d'abord l’activité de l’élève-discipulus qui apprend (discere). Les professeurs de toutes les disciplines devraient être attachés à l’activité d’apprentissage de l’élève, à laquelle des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) permettent de se déployer. « À compter de la rentrée 2016, pour mieux s'approprier des savoirs abstraits, les élèves bénéficieront d’enseignements pratiques interdisciplinaires. Ils permettront aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets. » A voir les oppositions manifestées face aux EPI, on pourrait croire que des professeurs sont plus attachés à enseigner (docere) qu’à faire apprendre.

Les professeurs latinistes auront vite fait de me faire remarquer que disciplina signifie aussi enseignement, et que les mêmes auteurs classiques l’emploient au sens d’enseignement, de formation, de discipline (militaire). Ce constat ne manque pas d’intérêt : il confirme que, dès l’antiquité, les maîtres ont eu tôt fait de mettre la haute main sur l’apprentissage des élèves, transformant l’activité des élèves en activité soumise à des règles fixées par les maîtres qui leur enseignent ce qu’ils ont à apprendre.

Cette évolution du sens est prolongée en français. Dès le 12e siècle, en ancien français, la discipline a le sens aussi de châtiment, et Molière, en 1669, nous rappelle que, par métonymie, la discipline désigne un instrument de mortification : « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline ».

On le voit, de l’activité de l’élève qui apprend, en passant par les disciplines enseignées, jusqu' au conseil de discipline, il y a bien une continuité de sens qui donne une petite idée des fondamentaux d’une forme scolaire française inscrite dans un tradition multiséculaire. Cette histoire de la discipline ne pourrait-elle pas faire l’objet d’un enseignement pratique interdisciplinaire ?