4 avril 2015

Sur le blog "Focus campus" du "Monde" Jean-Claude Lewandowski : "L’abandon progressif du latin et du grec, un contresens majeur"

Le site archéologique de Delphes, au Nord-Est d'Athènes.

 

L’abandon progressif du latin et du grec, un contresens majeur

On peut comprendre, dans cette période où le chômage des jeunes atteint un niveau record, où la question de leur accès à l'emploi se pose avec tant d'acuité, où le système éducatif peine à remplir sa mission, que les pouvoirs publics aient d'autres priorités que l'enseignement du latin et du grec à l'école.

On peut d'autant plus le comprendre qu'il n'est pas possible d'expliquer en quelques mots l'utilité et l'intérêt qu'il y a, pour un lycéen ou un collégien, à apprendre le latin et le grec. Et qu'à l'heure du "prêt-à-penser" et de la superficialité triomphante (notamment sur les écrans TV, sur les réseaux sociaux et autour des terrains de sport), le défenseur des "humanités" passe, au choix, pour un trouble-fête, un dangereux réactionnaire ou un parfait illuminé.

Et pourtant, il faut le dire et le redire : l'abandon progressif de l'enseignement de ces langues anciennes, depuis plusieurs décennies, constitue une erreur majeure. Et la dernière réforme annoncée par le ministère de l'Education nationale sur ce sujet s'inscrit bel et bien dans le droit fil de ces renoncements successifs. Sous couvert d'"interdisciplinarité" et d'ouverture accrue, elle va conduire au saupoudrage et reléguer un peu plus ces matières au rang de disciplines subalternes, optionnelles... et au final inutiles. D'autant qu'elle sera conduite, pour une bonne part, par des enseignants qui n'auront eux-mêmes pas étudié le latin et le grec...

Rappelons que ces deux langues dites "mortes" sont en réalité bien vivantes : la langue française que nous utilisons aujourd'hui, est pour une large part - au moins 70 % - l'héritage direct du latin (surtout) et du grec. Autrement dit, apprendre le latin ou le grec, c'est améliorer son niveau de français. Mieux encore : c'est se faciliter grandement l'apprentissage d'autres langues, et en particulier celui des langues latines (espagnol, portugais, italien, roumain...). Bref, loin d'être une façon de se couper des réalités d'aujourd'hui, c'est un moyen de s'ancrer dans la mondialisation.

Soulignons aussi qu'il est faux d'imaginer que l'apprentissage du latin et du grec va encombrer un peu plus l'emploi du temps déjà surchargé des élèves : ces deux matières sont une clé majeure, un fabuleux moyen d'acquisition pour les autres disciplines - le français, bien sûr (expression écrite, expression orale, raisonnement, orthographe), mais aussi l'histoire, les math, la physique... On y acquiert le sens du détail et de l'analyse, l'art de la synthèse, la maîtrise de la logique et de la déduction, le sens de la beauté (la vraie, pas celle des plateaux de télé)... Toutes choses utiles dans la plupart des autres matières, et pour toute la vie. L'apprentissage du grec et du latin, loin d'alourdir les emplois du temps, facilite en réalité l'ensemble des études.

Erreur encore que de croire que l'apprentissage du latin et du grec est réservé à une certaine bourgeoisie. Qu'il n'est qu'un privilège de nantis et un "marqueur social". C'est tout le contraire : il y a belle lurette que les milieux les plus aisés s'en sont détournés pour investir dans l'étude du chinois, du marketing ou de la finance. En réalité, l'étude des "humanités" est un puissant moyen de promotion sociale. Ce qui manque le plus cruellement aux jeunes des milieux défavorisés, ce sont les "codes" et la culture générale, dit-on souvent ; or quel meilleur moyen d'accès à ces codes (linguistiques, notamment) et à la culture que l'étude des humanités, qui constituent les fondements même de notre civilisation ?

Au reste, nombre de nos meilleurs esprits, de nos plus brillants cerveaux, de nos patrons d'universités et de grandes écoles ont bénéficié d'un apprentissage sérieux du latin et du grec. Aucun d'eux, à notre connaissance, ne le regrette.

Reconnaissons toutefois que les enseignants de latin et de grec ont sans doute leur part de responsabilité dans ce déclin de leur discipline : ils n'ont pas su en proposer un enseignement attractif, capable d'intéresser et de captiver les jeunes élèves. Trop souvent, ils se sont trop contentés de les faire peiner sur les textes de Cicéron, de Sénèque ou de Démosthène, bien trop rébarbatifs pour des adolescents. Résultat, l'étude du latin et du grec a fini par paraître à beaucoup à la fois ennuyeuse et difficile. Alors qu'il fallait, pour séduire les jeunes, leur faire découvrir en même temps que les déclinaisons latines ou grecques, les merveilles de l'étymologie, de la civilisation antique, de l'archéologie... Bref, les enseignants des humanités ont un peu oublié de faire de la pédagogie. Est-il encore temps ?