1er mai 2015

Dans "Le Figaro", entretien avec François Bayrou : "L'école doit viser l'élitisme pour tous".

 

Extrait :

Vous avez jugé sévèrement la remise en cause du latin et du grec. Vous avez même dit: «c'est une décision dégueulasse». Qu'est-ce qui vous choque aussi profondément dans cette réforme?

La proposition de l'école pendant plusieurs décennies a été d'ouvrir aux enfants de toutes origines et de tout milieu le niveau le plus exigeant pour que celui-ci leur serve de viatique, de bagage de route pour la vie. Il faut d'abord se concentrer sur ce qui fait la différence en termes de reconnaissance sociale. Bien sûr, on peut dire que la profession, les revenus, sont une forme de différence très importante, mais ce qui fait la différence principale de reconnaissance, c'est d'abord la langue: la langue comme moyen d'expression, comme moyen d'acquisition de connaissances, comme clef d'appropriation d'une culture. La culture n'est pas seulement l'accumulation de connaissances, mais une sédimentation à travers le temps qui vous permet de comprendre le monde et d'acquérir les instruments précieux pour s'y retrouver. Lorsqu'on pense à ces générations d'enfants issus de milieux matériellement ou culturellement défavorisés, l'école leur ouvrait une voie qui était d'excellence. L'excellence n'était pas réservée à ceux qui avaient les moyens de la recevoir à la maison, mais ouverte à tous ceux qui étaient assez intéressés, assez éveillés pour accrocher leur attention et, pas à pas, faire ce chemin vers la maitrise de l'expression, la maîtrise de la pensée.

Depuis les humanistes de la Renaissance, on sait que la découverte des langues mères (ou des langues étrangères) est une des clefs pour maitriser le secret de la langue. Et voilà que d'un trait de plume, on supprime deux chemins de transmissions: les langues mères, le latin et le grec, et les classes bilingues. Ceux qui ne raisonnent qu'en termes de gestion et d'horaire s'en réjouiront. Pour moi, c'est un attentat contre quelque chose d'extrêmement précieux dont nous avons hérité, contre quelque chose qui est constitutif de notre histoire et de notre pays. Prendre ces décisions sans débat, à travers des commissions si peu représentatives, me paraît d'une légèreté scandaleuse. Cela traduit l'obsession récurrente de certains, au sein de l'Education nationale, de tourner la page de notre patrimoine, de notre héritage culturel.

Quelles seront les conséquences sociales de cette réforme?

Au téléphone, l'administration ou l'interlocuteur avec lequel vous échangez, au son de votre voix, à la manière dont vous vous exprimez, sait qui vous êtes. Et la maîtrise de la langue, l'emploi du mot juste, la capacité à transmettre une émotion, une colère, un sourire ou une plaisanterie vous donne un statut, vous apporte une reconnaissance - et cela d'où que vous veniez. La maîtrise de la langue vous offre ainsi une clef pour le monde. Et aussi une clef pour lire et traduire vos sentiments et vos émotions. C'est aussi une voie qui permet de faire reculer la violence, qui est si souvent l'expression de ce qui bouillonne à l'intérieur de nous et qu'on ne parvient pas à traduire, à exprimer.

Les mots ont une vie propre, la langue a des racines. Et cette découverte-là est précieuse pour la capacité de rayonnement, d'expression ou de compréhension de l'individu. Elle permet de lutter efficacement contre les inégalités transmises qui existent et sont difficiles à compenser. Si cette réforme aboutit, alors ce chemin d'émancipation sera réservé aux seuls enfants de privilégiés qui auront les moyens de transmettre directement leur savoir, ou de recourir à des leçons particulières ou à des enseignements privés. Bien sûr, ce mouvement vient de loin et comme je le disais traduit l'obsession récurrente de certaines écoles de pensée, au sein de l'Education nationale, qui veulent en finir avec une culture ressentie comme celle des élites. Mais sous couvert de lutter contre l'élitisme pédagogique, elle consacre en réalité l'élitisme social, la constitution d'une élite par la naissance ou par l'argent. Pour moi, c'est à pleurer. Je suis pour que tout le monde puisse accéder à cette exigence élitiste, qu'elle ne soit pas réservée à quelques-uns, mais offerte à tous. La véritable démarche démocratique, ce n'est pas le minimum pour tous, c'est le maximum, l'excellence, proposés à tous.



Portrait de Minerve
Minerve a répondu au sujet : #214 il y a 1 an 11 mois
Merci pour cet article. Voilà qui est bien dit. C'est effectivement cette consécration d'un élitisme social sous couvert d'y mettre fin, qui inquiète tant les enseignants. J'ajoute que le rayonnement de la France sera amoindri par cette mesure - mais nous n'en sommes plus là, puisque nous ne craignons apparemment pas les incidents diplomatiques !
Portrait de Candide
Candide a répondu au sujet : #215 il y a 1 an 11 mois
Pourquoi F Bayrou est-il intervenu si tard et ne s'exprime-t-il pas plus souvent ? C'est une voix forte et saine