19 juin 2018

Médecins grecs. Planche gravée pour l'édition projetée au dix-huitième siècle par Bosquillon.

Sur le blog "Télérama" de Lucie Martin : "Quid du latin et du grec au collège ? Ils sont en convalescence"

Quid du latin et du grec au collège ? Ils sont en convalescence

Laissé pour morts sous Najat Vallaud-Belkacem, leur cote grimpe de nouveau. Pas mal pour des options jugées ringardes et élitistes. 

Je souhaitais faire ici un petit point sur l’enseignement des langues anciennes, latin et grec anciens, donc, avant la fin de l’année. Celles et ceux qui trouvent ces options ringardes, inutiles, élitistes... je vous conseille vivement d’aller lire ailleurs si j’y suis.

Les langues anciennes vont un peu mieux, merci pour elles. Elles sont en convalescence après le coup presque fatal que leur avait délibérément porté le précédent ministère, et des médecins compétents et motivés se trouvent à leur chevet.

Oui, j’écris « langues anciennes » et non « LCA ». Oui, désormais, je devrais écrire « LCA » (langues et cultures de l’Antiquité). Les sigles, je trouve que nous en avons déjà beaucoup, mais alors beaucoup trop dans l’Education nationale, et je trouve cela très laid. Je ne vois vraiment pas l’utilité d’avoir transformé « langues anciennes » (pas mortes, malheureux, anciennes !) en un énième sigle. Bref. Après une véritable « annus horribilis », l’année dernière, pour cause de réforme, les effectifs repartent à la hausse. Chez moi, la raison est simple.  Des parents me l’ont dit franchement : pourquoi inscrire son enfant dans une option que le gouvernement veut manifestement supprimer à très court terme dans le public ?

Le précédent ministère ayant décidé et annoncé la mort des langues anciennes. Non, je ne laisserai aucun suppôt de Najat m’affirmer le contraire par de pitoyables allocutions pompeuses et vides de sens, telles qu’elles étaient de mise l’an dernier. C’est un fait et, heureusement, les gens en charge de cette politique ont changé. Ne comptez pas sur moi pour débattre de la pertinence du changement de gouvernement, je me concentre ici uniquement sur ce qui concerne les langues anciennes, et je ne peux que constater une amélioration.

Ainsi, les effectifs augmentent grâce au rétropédalage engagé par l’actuel ministère. Les parents d’élèves ont à nouveau confiance dans la pérennité de l’option, et la fuite vers le privé pour ces motifs de disparition d’options est (légèrement) enrayée. En effet, les options de langues avaient, elles aussi, gravement subi la réforme du collège. Chez nous, cette année, les options ont fait le plein ; nous avons doublé nos effectifs de latin ! Non, je n’ai pas promis monts et merveilles aux élèves potentiels, non je ne leur ai pas fait miroiter des projets ou des voyages extraordinaires... rien de plus que ce qui se pratique habituellement chez nous.

Et je n’ai interdit l’option à personne, aucun tri n’a été effectué, aucun élève pas assez comme ci ou trop comme ça n’a été évincé ! Si élitisme il y a, il vient des parents d’élèves, pas des enseignants.

Latin contre soutien en français ? 

Des écueils persistent, le premier étant dû au statut de l’option : les heures de latin et de grec ne sont pas fléchées comme pour les autres matières, il serait alors impératif de l’enseigner une heure en cinquième, deux heures en quatrième et deux heures en troisième, c’est ce que préconisent les textes officiels actuellement. Mais ce n’est hélas qu’une préconisation, et les heures sont en réalité, depuis la réforme, à prendre dans une enveloppe globale qui sert également à dédoubler les classes, proposer d’autres options, etc. Que répondre quand le chef d’établissement déclare avec des trémolos dans la voix en réunion plénière : « D’accord pour vous remettre des heures de latin, mais soyez consciente que cela empêchera alors les demi-groupes en sciences et le soutien en français… » Merci pour la culpabilisation, le management dans l’Education nationale fonctionne à merveille.

Car, bien évidemment, le but d’une enveloppe d’heures est d’être inférieure aux besoins d’un établissement, c’est ainsi que les rectorats font des économies, et s’en gargarisent.

Chez nous, les heures allouées au latin restent donc en deçà des préconisations, et nous n’avons pas pu rouvrir l’option grec ancien, fermée par la réforme. Comme je l’ai déjà écrit ici, mon chef d’établissement est pourtant quelqu’un de compétent, et qui soutient les options de langues anciennes.

Car voilà le second écueil : les chefs d’établissement. Sous prétexte d’une soi-disant autonomie des établissements, ce sont les chefs qui décident, tous seuls dans leur bureau. Le conseil pédagogique qui réunit les représentants des différentes disciplines ? Il n’est que consultatif et je peux vous dire que certains chefs (trop) font bien peu de cas de ce qui y est décidé. Votre chef d’établissement est un ancien professeur de lettres, d’histoire, ou quelqu’un simplement conscient de la plus-value des langues anciennes pour ses élèves ? Il se battra pour vous, essaiera de demander à la direction académique des heures supplémentaires pour les options de langues anciennes – sans aucune assurance de résultat.

Débrouillez-vous Madame Martin !

Votre chef d’établissement n’en a rien à faire des langues anciennes, trouve que cela n’est d’aucune utilité pour faire ses courses (si, je l’ai entendu) ? Il étouffera les options en réduisant les heures, en les plaçant délibérément le vendredi en fin de journée ou sur la pause déjeuner, en imposant un seul groupe de latin par niveau quand quarante élèves demandent l’option. Que faire : sélectionner les élèves (je m’y refuse !), faire un groupe des quarante (sans salle assez grande pour l’accueillir), bref, « débrouillez-vous Madame Martin » !  Autre variante : imposez des choix d’options : « Si votre enfant prend l’option bilangue/tennis de table/euro, il ne pourra pas faire latin, ce n’est pas compatible. » Ah ? On ne peut pas être sportif et humaniste ? Les muscles ou le cerveau, c’est un peu caricatural, non ? Non. Etrangement, ce qui était impossible avec un chef d’établissement récalcitrant (« Mais je vous JURE Madame Martin que c’est impossible dans les emplois du temps ! ») devient tout à fait envisageable avec un chef bienveillant. Comme quoi, avec un peu de bonne volonté…

On nous avait conseillé à l’époque de demander l’aide de nos inspecteurs de lettres classiques pour faire respecter les textes concernant les options et pouvoir enseigner les langues anciennes dans des conditions décentes. J’avais jadis demandé cette aide, je ne l’ai jamais obtenue. L’inspection a prétendu avoir appelé le chef d’établissement de l’époque, qui n’en avait manifestement strictement rien à faire et a continué à nous nuire avec une délectation affichée.

Il faudrait, donc, vraiment revenir à un fléchage précis des heures de latin et de grec, des horaires imposés, sur lesquels les chefs d’établissement n’auront rien à redire.

Troisième écueil : l’unique heure de latin en cinquième. Je l’ai déjà dit, je le répète, je le hurle : c’est totalement insuffisant pour l’apprentissage d’une langue. Ce sont des choix perpétuels entre langue et civilisation, entre mythologie et histoire. Mon constat, en juin, est que, pour la deuxième année consécutive, je n’ai quasiment rien fait — un vague survol. Une classe absente ? Un professeur malade ? C’est quinze jours plus tard qu’on retrouve ses élèves. Ridicule. Mes collègues d’éducation musicale et d’arts plastiques, perpétuellement à ce régime, ont toute ma sympathie.

Le ministère propose une solution que je trouve plutôt bonne

Un autre problème se dessine à l’horizon : la pénurie d’enseignants de lettres classiques. Forcément, à force de les empêcher de suivre ces options au collège, puis surtout au lycée, le vivier s’épuise. Les générations d’enseignants prochainement à la retraite ne pourront être remplacées. Que faire ? Le ministère propose une solution que je trouve plutôt bonne, mais qui déplaît à certains : faire passer une certification à des enseignants volontaires de lettres modernes, d’histoire, de langues vivantes. Des collègues craignent que cette certification soit trop facilement donnée, que le niveau exigé soit insuffisant pour enseigner convenablement et que le ministère se serve de cela pour fermer les concours de lettres classiques. Je suis plus optimiste, d’autant que le présent ministère souhaite réintroduire un Capes (concours d’enseignement dans le second degré) de lettres classiques supprimé par le précédent. J’attends de voir le niveau exigé pour cette certification, qui peut permettre de sauver l’enseignement des options dans la situation actuelle.

En conclusion, les choses avancent. Il s’agit, dans un premier temps, de suturer les plaies récentes, d’arrêter l’hémorragie, et cela semble en bonne voie. Je remercie l’équipe soignante.

Alors le latin, le grec, le français, pourquoi tout ça ?

Je cesse de taper sur les touches de mon clavier et vous quitte avec un témoignage qui, personnellement, m’a laissée sans voix. Cela dure deux minutes, un extrait d’une émission de France 3, l’exercice de la justice. Bon visionnage.