1er février 2018

Dans "Le Point" par Sophie Coignard : "Latin-grec : le réquisitoire contre Najat Vallaud-Belkacem"

Latin-grec : le réquisitoire contre Najat Vallaud-Belkacem

Un rapport commandé par Jean-Michel Blanquer réhabilite les langues anciennes, délibérément maltraitées par la ministre qui l'a précédé. Par Sophie Coignard

Spécialiste de René Char, agrégé de lettres classiques, inspecteur général honoraire de l'Éducation nationale, Pascal Charvet est un homme aussi mesuré que lettré. Dans le rapport sur « les humanités au cœur de l'école » qu'il vient de rendre au ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, il se montre pourtant d'une sévérité exceptionnelle à l'égard de la guerre institutionnelle menée contre l'enseignement des langues anciennes ces dernières années.

Najat Vallaud-Belkacem a tenté de venir à bout du latin et du grec dans l'enseignement secondaire de trois façons au moins. Avec la réforme du collège, elle a supprimé les horaires spécifiques à l'apprentissage de ces deux langues. Résultat : les professeurs de lettres classiques doivent désormais, chaque année, négocier âprement les heures que les chefs d'établissement voudront bien leur accorder. « Le choix institutionnel d'une réduction des horaires dédiés aux enseignements de langues et cultures de l'Antiquité dans le cadre de la réforme du collège a eu de graves conséquences », écrit Pascal Charvet.


Les équipes de l'ex-ministre ont ensuite laissé se tarir l'embauche de professeurs de lettres classiques, alléguant même que les formations à l'enseignement des langues et cultures de l'Antiquité (LCA) seraient peu à peu supprimées. Si bien qu'il est urgent de « remédier à la situation calamiteuse du recrutement », comme le préconise le rapport, selon lequel « il y va tout simplement de la survie de l'option dans un grand nombre d'établissements et, plus globalement, de la préservation de la discipline ».

Cette politique de la terre brûlée a, en effet, porté rapidement ses fruits, surtout dans les zones le plus défavorisées. Avec la réforme du collège, le nombre d'établissements situés en REP+ qui ne proposent pas de latin est passé de 40 à 160 !


Pourquoi tant de haine ?

Cette détestation des « humanités » ne date pas d'hier. Elle est depuis longtemps l'idéologie véhiculée par ceux qui veulent combattre la transmission des savoirs pour lutter contre les inégalités, et qui n'ont en fait cessé de les creuser en mettant en œuvre leurs fumeuses théories. « Au nom d'un sociologisme sommaire, du reste récusé par de nombreux sociologues, certains ont tenté de disqualifier en France l'enseignement des langues et des cultures de l'Antiquité sous prétexte qu'elles seraient élitistes, et donc contraires à l'idéal républicain », écrit Pascal Charvet.

Tout était bon pour mener à bien cette éradication. Même la désinformation : « Il est surprenant qu'en 2015, au moment où le ministère cherchait à justifier une réforme qui se voulait égalitaire, on ait de manière inédite publié un document institutionnel spécifique sur les catégories socio-professionnelles des parents des élèves suivant un enseignement particulier : celui de latin et de grec au collège. » Une contre-vérité propagée par le cabinet de la ministre, et relayée par certains médias, alors que plus de la moitié des latinistes sont issus des catégories moyennes ou défavorisées. « Ceux qui ont entretenu ces vieux préjugés idéologiques ont pu nourrir des motivations diverses, mais tous sont en retard d'une génération, déplore le rapport. Le cliché dont ils abusent suggère que la nature même de cet enseignement serait condamnée par le profil, privilégié, de ceux qui en bénéficient. Il faut donc démentir, au nom du réel, ce stéréotype » générateur de « préjugés qui contribuent à l'autocensure des élèves ». Traduction : ceux qui viennent des milieux les plus modestes ont tendance à considérer que ces enseignements ne sont pas faits pour eux, alors qu'ils constituent, au contraire, « des facteurs d'intégration scolaire ».


Sauvetage de dernière minute

Une fois ce réquisitoire prononcé, le rapport trace de nombreuses pistes pour revivifier cette discipline sauvée « in extremis » de l'oubli. Malgré les mauvais résultats de la France aux évaluations internationales sur la maîtrise de la langue, son auteur se montre optimiste, comme il le confie au Point : « Ce ne sont pas les professeurs ou les élèves qui sont mauvais, mais les méthodes et les contenus, marqués par une démission face à l'apprentissage des savoirs qui s'était accentuée ces dernières années et à laquelle Jean-Michel Blanquer a décidé de mettre un coup d'arrêt alors qu'il est encore temps. » Le pire a été évité de justesse…