12 décembre 2016

Dans "VousNousIls" : "Réforme du collège : « difficile d’apprendre le latin en 1h »".

Réforme du collège : « difficile d’apprendre le latin en 1h »

Isabelle Mathieu est professeure de Lettres Classiques et de Français, près de Grenoble. Elle raconte la difficulté d'enseigner le latin suite à la réforme du collège.

 

 Depuis la réforme du collège, comment ça se passe pour vous sur le terrain ?

 

Je souffre d’une amputation des horaires de latin, amputés de 30 à 50%. Il me reste 1h par semaine en 5e, au lieu de deux jusqu’ici. C’est très peu pour entrer dans de bonnes conditions dans un système linguistique qui reste quand même assez compliqué, et qui nécessite de se pencher sur les déclinaisons et la grammaire !

 

Il existe pourtant un EPI “LCA” (Langues et cultures de l’Antiquité)…

 

Une partie des horaires ont été supprimés au motif de faire plus d’interdisciplinarité, en intégrant le latin dans un EPI “LCA”, un “enseignement de complément”. Je suis censée compenser avec cela… A la base, le but de Najat Vallaud-Belkacem était de faire profiter le latin à tous, mais c’est le contraire qui se produit. Avant, les heures de latin étaient intégrées dans la dotation horaire globale… mais avec la réforme, elles ont disparu des grilles, et les moyens pour assurer son enseignement sont beaucoup plus restreints.

Dans certains établissements, le latin est passé à la trappe. Dans mon cas, j’enseigne dans un collège où parents et élèves tiennent à préserver les lettres classiques. Les dégâts de la réforme y ont été limités, mais il y en a quand même. Je perd des heures qui me permettraient d’assurer, d’une façon plus progressive, plus tranquille, en expliquant mieux à mes élèves, ce qui reste tout de même quelque chose de difficile. Et que j’aurais voulu ouvrir à tous.

Les autres années, j’ai déjà eu jusqu’à 32 élèves dans une classe, et même 2 groupes de latin pour un même niveau : ça, c’est quelque chose qui n’aura plus jamais lieu… Même si beaucoup plus d’élèves voulaient apprendre le latin, ou tout au moins l’apprendre d’une façon constante, cela ne serait pas possible et nous serions obligés d’en refuser, à cause d’une réforme qui nous a enlevé beaucoup de moyens dans les faits. On ne pourrait amasser 45 personnes dans une même salle ! Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, la demande n’a pas baissé du côté du public.

 

Comment s’est passée la mise en place de l’EPI LCA ?

 

Le passage vers l’interdisciplinarité s’est fait très vite, à la rentrée. Sans les moyens financiers qui vont avec des horaires bouleversés, nous ne pouvons pas répondre à tous les besoins. Dans les faits, cela se traduit ainsi par des projets souvent très éloignés du latin.

Beaucoup de mes collègues ont proposé plusieurs EPI LCA au début de l’année. Mais ces propositions n’étaient pas toujours raccord. Une prof de maths a par exemple proposé un EPI LCA tout ficelé, qui ne concernait pas le latin, puisqu’elle comptait sur moi pour préparer quelque chose sur les mathématiciens… grecs.

Finalement, une collègue de lettres modernes m’a proposé quelque chose autour des manuscrits du Moyen-Âge. Le latin médiéval ne peut pas se substituer à la deuxième heure que j’ai perdue, mais je me suis dit, après tout, qu’il s’agissait d’un projet sympathique, que j’ai rebaptisé “l’aventure de l’écriture, du stylet antique au stylet informatique”. Ce projet, dont chacun de mes collègues peuvent s’emparer, permet de toucher aux disciplines comme l’histoire, le français, le latin, l’art plastique.

Finalement, l’EPI va m’échapper en partie, car je ne peux pas intervenir tout le temps. La réforme ayant amputé le latin, et étant aussi prof de lettres modernes, je me suis vue confier une classe de plus en français. Résultat, je ne pourrai pas dégager du temps pour intervenir partout.

De toute façon, je ne serais pas forcément la bienvenue : même si mes collègues sont très gentils, cela les obligerait à lâcher une partie de leur programme, chacun devant piocher dans ses propres horaires. C’est tronqué à la base : nous n’avons pas les moyens de faire vraiment du latin dans l’EPI LCA. Le prof d’arts plastiques aime le projet… mais il traitera l’écriture sous sa forme esthétique, sans le latin. Les enseignants de lettres essaieront tant bien que mal d’y faire quelques allusions… Les professeurs d’histoire traiteront cela surtout en complément (études de manuscrits médiévaux, écriture caroline). On appelle l’EPI “LCA”, mais cet enseignement touchera finalement de plus ou moins loin à la civilisation antique, et très peu à la langue latine !

 

La réforme du collège n’est donc pas profitable à l’enseignement des langues anciennes ?

 

Certains EPI se passeront bien, mais la plupart du temps, ils passeront à côté de leur objectif initial. Reste donc 1h par semaine pour véritablement apprendre le latin. Au début de son enseignement, cette langue rebute les élèves : pour réussir à faire passer des choses, jusqu’ici, on alternait avec des faits de civilisation, lentement, patiemment. Mais là, difficile d’apprendre en 1h une langue qui devrait normalement être étudiée en 3h.

On perd clairement en efficacité. Les élèves, eux, sont davantage inquiets qu’avant : ils aiment le latin, mais ils s’aperçoivent que c’est une langue difficile, tout en ayant la sensation qu’ils n’auront pas assez de temps pour l’apprivoiser.

Le niveau des élèves en latin était déjà moins bon avant la réforme, à cause du niveau des adolescents en français : je passais beaucoup de temps à leur expliquer des points de français (le COD, le COI, le COS). Chaque cours reprenait des notions de français. Là, plus le temps pour cela : le niveau des élèves en latin risque donc d’empirer.

 

Selon Arrête ton Char,  la mise en place « à marche forcée » de la réforme du collège « n’a engendré que stress et tensions… est-ce votre avis ?

 

Oui, en particulier à cause d’une “réunionite” épouvantable, faite de “conseils de cycle” école-collège, de réunions à midi et le soir… Le fait d’avoir une classe de plus en français signifie aussi davantage de parents à rencontrer, de dossiers particuliers à préparer, de corrections à faire.

Je dispose de beaucoup moins de temps pour préparer les cours qui intéressaient beaucoup mes élèves en latin. On nous incite à aller piocher dans les ressources du ministère, mais rien ne vaut le cours que le prof a préparé pour ses propres élèves, en fonction de l’environnement local – par exemple, un musée près du collège pouvant être intégré au projet. Ce qui était au coeur du métier et personnalisait les cours, j’ai l’impression qu’on me l’arrache… qu’il va falloir que j’opte pour du prêt à penser, et j’ai du mal à m’y résoudre.

Je ne vous cacherai pas que je suis, depuis l’année dernière, en grande fatigue, surtout nerveuse. Quand je me retrouve devant mes élèves, j’ai de grands moments de passion et d’enthousiasme. Mais dès que je sors de classe et que je me retrouve face aux réunions et à l’angoisse de savoir si l’IEN sera d’accord avec le contenu du cours et de l’EPI… Les profs de lettres classiques existent toujours, grâce à la passion de certains élèves, mais sans les moyens qui permettraient de la faire vivre. Pour moi, c’est un vrai déchirement.

 

Avez-vous tout de même l’espoir que la situation change, avec un autre gouvernement ?

 

Je n’ai aucun espoir, quel que soit le gouvernement. Pour tous les profs de lettres classiques, c’est très difficile cette année, car nous nous sentons un peu les oubliés : beaucoup de points de la réforme seront probablement abandonnés, mais en latin et en grec, nous ne récupérerons probablement jamais nos horaires amputés, quelles que soient les décisions à venir – il serait de toute façon très compliqué de revenir en arrière. Je comprend finalement que dans ces conditions, il y ait de moins en moins de candidats au CAPES de lettres classiques.

 

Fabien Soyez