15 novembre 2016

Dans "Le Point" : "La grande hypocrisie du "latin pour tous"" par Sophie Coignard.

La grande hypocrisie du "latin pour tous"

Ce fut une polémique majeure lors de la présentation de la réforme du collège. Le latin et le grec perdaient leur statut d'enseignement disciplinaire, s'insurgeaient les professeurs de lettres classiques. Ils bénéficiaient, au contraire, d'une démocratisation en étant mis à la portée de tous les élèves, assurait la Rue de Grenelle.

Plus de deux mois après la rentrée scolaire, l'association « Arrête Ton Char ! Les langues et cultures de l'Antiquité aujourd'hui » rend publics les résultats d'une enquête menée auprès de 556 collèges dans une lettre ouverte à Najat Vallaud-Belkacem. Celle-ci passe au banc d'essai les trois dispositifs proposés par la ministre pour promouvoir le « latin pour tous ». Bilan ? Une catastrophe !

Passons sur la première initiative, qui prévoit le renforcement, dans les cours de français, de l'étude d'« éléments linguistiques et culturels » du latin et du grec ancien. Il ne s'agit nullement d'une innovation, puisque les programmes datant de 2008 prévoyaient déjà un tel dispositif.

Second volet : l'enseignement pratique interdisciplinaire ou EPI, le nouveau gadget de la réforme des collèges, consacré aux langues et civilisations anciennes (LCA). Censé offrir à chacun un accès au latin et au grec, il n'est pas effectif partout, loin s'en faut. 11 % des collèges consultés n'en proposent pas du tout. Et si 75 % le font au niveau de la cinquième, ils ne sont plus que 14 % en quatrième et 11 % en troisième. Très insuffisant pour assurer un accès aux langues et civilisations anciennes pour le plus grand nombre.

Un enfer éventuellement pavé de bonnes intentions

Hypocrisie suprême : dans près de 70 % des cas, ces enseignements s'effectuent « chacun dans sa classe ». Autrement dit, il n'a rien d'interdisciplinaire. La réforme, de ce fait, n'a pour seul résultat que d'avoir baissé de 40 % le temps dévolu à l'enseignement des langues anciennes au collège.

Devant la broncha provoquée par la suppression du latin et du grec comme disciplines à part entière, le ministère de l'Éducation nationale a bricolé à la hâte un « enseignement de complément » destiné à ceux qui souhaiteraient approfondir ce qu'ils ont découvert dans l'EPI consacré aux langues et civilisations anciennes. Mais ces enseignements sont négociés au cas par cas dans les heures de marge dont dispose chaque chef d'établissement et sont l'objet d'une concurrence féroce. Résultat : l'enseignement du grec a d'ores et déjà disparu dans les établissements qui le proposaient auparavant.

À supposer qu'elle soit pavée de bonnes intentions, cette réforme ressemble plutôt à l'enfer pour les professeurs de lettres classiques et leurs élèves.