11 octobre 2016

Dans "Le Figaro", interview du poète Jean-Michel Maulpoix par Astrid De Larminat : "Nos ancêtres les Latins".

«Nos ancêtres les Latins» !

Jean-Michel Maulpoix, poète et professeur de littérature à l'université Paris-III, ancien cancre en latin, plaide pourtant pour qu'on l'enseigne dès le CM1. Les Romains avaient latinisé l'ensemble du pourtour méditerranéen, Afrique du Nord comprise : ne sont-ils pas nos ancêtres communs ?

 

LE FIGARO - Vous défendez l'enseignement du latin bien qu'il vous ait fait souffrir sur les bancs du collège. C'est paradoxal! Expliquez-nous.

 

Jean-Michel Maulpoix - Je suis mal placé en effet pour faire l'éloge du latin puisque comme beaucoup de gens j'ai terriblement souffert de cette vieille langue, une discipline sévère, exigeante et rébarbative, qui a fait ressortir mes paresses et m'a fait comprendre que je ne serais jamais un bon élève. En même temps, je lui voue une sorte d'attachement enfantin. Notre professeur de sixième avait de bonnes méthodes. On nous faisait chanter certaines déclinaisons latines!

J'aimais aussi le sac en tissu blanc ourlé de rouge qui contenait des bouts de papier sur lesquels étaient inscrits des mots latins. On devait en tirer un au hasard et le traduire à la volée: c'était comme un jeu! Je dois dire aussi que ma grand-mère institutrice, qui m'avait appris à écrire, a accompagné mes débuts en latin, et qu'avec elle, ça marchait bien. Mais elle est morte pendant mon année de sixième, et dès lors, j'ai pris cette langue morte en grippe.

J'ai arrêté le latin précocement, à la fin de la troisième si bien que par la suite je n'ai pas pu préparer l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. Et au concours de l'agrégation, le latin m'a valu une note infamante: j'ai donc toutes les raisons de lui en vouloir. Pourtant, cette langue que je suis maintenant incapable de traduire, a constitué un apprentissage décisif.

 

Décisif en quel sens, si vous l'avez oubliée?

 

Il m'a fait découvrir un certain rapport, attentif, à la langue. Il m'a appris à voir les rouages, les structures et les charpentes de la langue. Il m'a rendu visible la syntaxe et ainsi m'a préparé à devenir poète. En effet, n'est-ce pas en observant la langue à la loupe, en apprenant à connaître les pièces qui la constituent, comme un artisan horloger penché sur les roues dentelées les plus fines d'une montre, qu'on écrit de la poésie? Tous ceux qui veulent composer des poèmes, des chansons ou des romans, devraient étudier un peu de latin.

L'exercice de la traduction est décisif pour apprendre à écrire. C'est donc à travers cette langue morte que j'ai vu vivre ma langue, comme un corps doté d'un squelette, d'articulations et de chair. À travers le latin, on découvre aussi que la langue française est un champ de fouilles, un espace archéologique, qu'elle a un potentiel de sens caché sous la surface de ses mots.

 

Que voulez-vous dire?

 

Quelques notions de latin suffisent à entrer dans l'étymologie des mots français, et ainsi à élargir et à approfondir leurs sens. Cela crée aussi des constellations entre mots de mêmes racines. À ce sujet, j'ai constaté que les enfants, dès l'école primaire, aiment l'étymologie qui est une science concrète et ludique: chercher tous les mots composés à partir d'aqua, c'est comme une enquête ou une devinette.

En revanche, l'apprentissage intensif de l'anglais dès le CE1 leur est difficile. Est-on certain que cet enseignement scolaire précoce en fasse de meilleurs anglophones? Ne vaudrait-il pas mieux leur enseigner du latin dès le CM1? Ils apprendraient ainsi à bricoler avec les mots, à les manipuler comme un jeu de construction. Ils prendraient conscience qu'une langue est une matière organique qui obéit à des lois et demande de la dextérité. Le français est une langue vivante!

C'est une langue précise à forte puissance de frappe, à condition qu'on la travaille avec soin et amour. Mais si on la traite n'importe comment, on lui ôte son nerf, sa musculature, son dynamisme, sa vitalité. Elle devient floue, bavarde, terne, brutale. Ce qui n'est pas sans conséquences personnelles et sociales.

Voulez-vous dire que le fameux «vivre ensemble» est conditionné par notre aptitude à bien parler le français?

Je parle, je pense, j'éprouve, je désire et je souffre en français. Si on ne sait pas le manier et qu'on ne sait s'exprimer que par formules toutes faites ou grossières, on parle, on pense, on désire, on souffre grossièrement, voire violemment. Et oui, c'est dangereux pour soi et pour les autres. Quand je pense que mon fils, âgé de sept ans, pendant les ateliers de musique organisés après l'école, écoute des textes de rap truffés de mots grossiers, je suis perplexe, voire inquiet. La langue qu'on apprend nous façonne. La langue, c'est nous.

 

Que peut-on faire pour lutter contre l'appauvrissement linguistique?

 

Remettons la langue au centre du débat politique: Quel français voulons-nous transmettre? Plutôt que de faire des plans coûteux pour le numérique à l'école, ayons la volonté de la refonder sur la langue française. C'est à ce prix que nous resterons civilisés. À propos de politique et pour revenir au latin, j'ai envie de dire, en réponse à Nicolas Sarkozy: «Nos ancêtres, les Latins». Qui, en France, se sent héritier de la culture gauloise?

En revanche le latin affleure partout dans la langue française que tout le monde parle: le voilà, notre patrimoine commun! D'autant que l'empire Romain avait latinisé l'ensemble du pourtour du bassin méditerranéen, la France, l'Espagne, le Portugal mais aussi les territoires du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie etc. Alors enseignons à tous les écoliers un peu de latin, apprenons-leur à bien écrire et parler le français: c'est ainsi qu'on recréera du ciment social.