12 octobre 2016

Dans "Le Figaro", interview d'Olivier Rey, professeur de mathématiques à Polytechnique par Astrid de Larminat : "Arrêtons d'opposer les scientifiques aux littéraires !"

 

Arrêtons d'opposer les scientifiques aux littéraires !

 INTERVIEW - Olivier Rey, professeur de mathématiques à Polytechnique, enseigne maintenant la philosophie à l'Université Paris I. D'après lui, on enseigne au collège des notions de mathématiques inutiles à cet âge-là. L'auteur, Olivier Rey, plaide pour une révision des programmes qui accorderait davantage de place au latin et au français, disciplines fondamentales pour acquérir les autres connaissances.

 

LE FIGARO - On oppose les scientifiques aux littéraires et on supprime l'étude du latin pour que les élèves aient le temps de se consacrer aux mathématiques. Est-ce un bon calcul selon vous?

Olivier Rey - On parle beaucoup, aujourd'hui, d'«apprendre à apprendre», et de «compétences». Eh bien, c'est en parlant bien sa langue qu'on se trouve en mesure d'aborder n'importe quel domaine du savoir: là est la compétence essentielle. Dans la mesure où la connaissance du latin sert la maîtrise du français, son étude aurait sa place dans les enseignements fondamentaux.

Le grand géomètre Lagrange avait conseillé à M. Cauchy, dont le fils Augustin montrait des dispositions en mathématiques, de ne pas laisser celui-ci ouvrir un livre consacré à cette matière avant qu'il ait achevé ses humanités: «Si vous ne vous hâtez de donner à Augustin une solide éducation littéraire, son goût l'entraînera, il sera un grand mathématicien, mais il ne saura pas même écrire sa langue.»

Non seulement le latin et le grec n'ont pas nui à la brillante carrière mathématique de Cauchy, mais l'ont sans doute servie. Henri Poincaré, autre grand mathématicien, a remarqué que les savants qui ont bénéficié d'une éducation classique s'en félicitent, tandis que la plupart de ceux qui en ont été privés le regrettent: «Tous sentent confusément que ce n'est pas seulement à l'homme, mais au savant lui-même que les humanités sont utiles.»

 

Pourquoi l'école accorde-t-elle tant de place aux mathématiques au détriment du français et des langues anciennes?

 

Une langue pourvue d'une profondeur historique et maniée avec style est une entrave à la consommation de masse, qui ne veut que des outils de communication. Voilà pourquoi on ne tient plus à l'enseigner. Par ailleurs, la place prise par les mathématiques dans le cursus scolaire, en particulier en France, répond pour partie à un souci d'égalité.

L'école républicaine voudrait donner à chaque enfant, quelle que soit son origine sociale, les mêmes chances de réussite. Or dans les disciplines littéraires, le capital culturel familial constitue indéniablement un atout. Cela serait moins vrai en mathématiques, car même chez les bourgeois, on ne parle polynômes ou trigonométrie au déjeuner. Les mathématiques se sont donc imposées comme instrument de sélection plus objectif et plus égalitaire. L'ennui est qu'au prétexte d'effacer une inégalité, on n'a fait que l'accroître.

En effet, à partir du moment où, pour ne pas favoriser les rejetons des nantis, l'école n'a plus voulu insister comme elle le faisait sur un bon usage de la langue et sur les œuvres par lesquelles on l'apprend, le milieu familial est devenu, sur ce terrain crucial, encore plus déterminant qu'auparavant. Au passage, je remarque qu'aujourd'hui où la bourgeoisie ne connaît plus les langues anciennes, leur enseignement n'avantagerait a priori aucune classe sociale. Or, c'est précisément à ce moment qu'on s'emploie à le faire complètement disparaître.

 

Pourquoi le latin est-il si formateur?

 

Selon Simone Weil, l'attitude juste à l'égard des êtres et des choses procède de l'attention qu'on leur porte. Si l'attention manque, toutes les injustices, toutes les exactions sont possibles. Voilà pourquoi, dit-elle, «la formation de la vertu d'attention est le but véritable et presque l'unique intérêt des études». Les mathématiques ont leur rôle à jouer dans cette formation. La rigueur, la précision qu'elles réclament, la nécessité attachée à leurs énoncés stimulent l'attention. La langue est plus souple. Mais justement: il est d'autant plus important d'attirer l'attention sur elle. Ce à quoi le latin contribue.

Le latin est une langue au vocabulaire restreint, et d'une remarquable concision - «ce minimum dans la somme et le nombre des signes et ce maximum que l'on atteint ainsi dans l'énergie des signes», s'émerveille Nietzsche. Ce génie a ses exigences: on ne peut pas recevoir le latin passivement, le comprendre distraitement (soit on ne comprend rien, soit on commet de grossiers contresens). La phrase latine réclame, pour dévoiler son sens, un engagement de celui qui l'entend ou la lit. Le même vers d'Horace, «silvestrem tenui musam meditaris avena», peut-être traduit par: «Tu cherches sur ta flûte un petit air champêtre», ou par: «Tu médites une muse sylvestre avec une avoine ténue.»

 

Laurent Lafforgue, mathématicien, médaille Fields, affirme qu'il a reçu beaucoup plus du latin que des mathématiques pendant ses années de collège. Pensez-vous comme lui qu'on pourrait limiter l'ambition des programmes de mathématiques au collège et développer les humanités?

 

Jusqu'à l'adolescence, il n'y aurait en effet aucun dommage à limiter l'enseignement des mathématiques à l'arithmétique et à la géométrie élémentaires, et à des problèmes simples que, du reste, beaucoup d'élèves aujourd'hui ne sauraient résoudre. Cela éviterait d'imposer à nombre d'enfants des cours de mathématiques qui resteront pour eux lettre morte, et ne causerait aucun dommage à ceux qui se destinent à une carrière scientifique.

 

Erreurs de syntaxe et phrases bancales dans les discours des hommes politiques vous choquent. Est-ce si grave, dans la mesure où ils se font comprendre ?

 

Oui, c'est très grave! Je prends un exemple entre mille. Dans un discours solennel adressé à la nation, François Hollande déclare: «Je n'ignore rien non plus des souffrances de beaucoup d'entre vous à finir les fins de mois.» Disant cela, le Président de la République croit montrer sa compassion. Il révèle surtout à quel point son parler est approximatif, sa pensée confuse. On peut souffrir au genou ou à l'épaule, pas à faire quelque chose. Quant à la fin des fins de mois… Certains diront: peu importe la forme, c'est le fond compte. Comme s'il y avait une séparation complète entre les deux: d'un côté des sentiments et des pensées parfaitement constitués, de l'autre des «outils d'expression» pour les véhiculer.

Mais la langue est bien autre chose qu'un outil de communication. Selon l'expression de Lacan, nous sommes des «parlêtres»: dans ce qui nous constitue en tant qu'êtres, nous sommes solidaires de la parole. Emmanuel Berl disait qu'il n'écrivait pas pour dire ce qu'il pensait, mais pour le savoir. De fait, il n'y a pas une pensée déjà élaborée, qui cherche ensuite à se traduire en mots, mais une pensée qui s'élabore dans la langue - non pas malgré les contraintes que celle-ci impose, mais grâce à elles. C'est pourquoi, dans une langue qui rejette les formes, la pensée devient elle-même informe.

 

Dans l'un de vos ouvrages, Une folle solitude, ou le fantasme de l'homme auto construit, vous analysiez les conséquences du changement d'orientation des poussettes au début des années 70: les enfants n'étant plus tournés vers leur parent mais vers l'avant. Cette révolution de la poussette a-t-elle marqué une rupture dans la transmission de la langue?

 

C'est Marie Balmary qui a attiré mon attention sur le phénomène, et sur sa signification. Pourquoi ce retournement dans les voitures d'enfants? Quand la jeunesse contestataire des années 1960 s'est trouvée en âge de procréer, il ne lui a pas été facile d'assumer le rôle de parent qu'elle avait violemment critiqué. La solution a été: parent oui, mais le moins possible. À l'enfant de se construire par lui-même.

En particulier, en promenade, plus de tête-à-tête entre parent et enfant: à lui de découvrir directement le monde, d'en penser ce que bon lui semble. La transmission se trouve dévaluée et, en particulier, la transmission par la parole. Le problème est que l'être humain, pauvre en instincts, a besoin d'être éduqué par la génération précédente afin d'être à même de faire son chemin dans le monde. Si on ne lui indique pas les voies à suivre il en est réduit, dans son ignorance, à imiter les autres. C'est ainsi que par peur d'influencer les enfants, on ne promeut pas la liberté, mais le conformisme.

 

Olivier Rey a participé à l'ouvrage Le Bon air latin (Fayard). Il publiera le 19 octobre un essai sur la dictature des statistiques, Quand le monde s'est fait nombre (Stock).